Jason Hirthler : "L’Algérie est une autre cible africaine de l’Occident"

Publié le par Mohsen Abdelmoumen

Jason Hirthler. DR.

Jason Hirthler. DR.

Mohsen Abdelmoumen : Quelle est votre analyse de la situation actuelle en Syrie et en Irak avec la montée en puissance de Daesh ?

Jason Hirthler : Les États-Unis ont présenté la montée de Daesh comme une grave menace pour la stabilité du Moyen-Orient et une juste cause pour l’intervention humanitaire. En fait, ce sont les États-Unis et leurs alliés saoudiens, jordaniens et turcs qui ont facilité la montée de Daesh et le Front Al Nosra. Les deux sont des descendants d’Al-Qaïda et ont malheureusement bénéficié de la formation, du financement et des armes de l’Occident. Parmi les autres sources, l’excellent essai de Seymour Hersh, « La Redirection » de 2007, détaille le plan Bush d’utiliser le radicalisme sunnite pour atteindre ses objectifs régionaux. Obama semble avoir continué cette politique. De même, les récentes révélations de documents secrets de la Defense Intelligence Agency (DIA) confirment que l’Occident prévoyait non seulement la montée de Daesh, mais l’a également facilité activement. On doit aussi se demander si les capitulations stupéfiantes de l’armée irakienne à Mossoul – où des centaines de milliers de soldats bien armés ont simplement abandonné leurs armes face à quelques trente mille extrémistes plus que douteusement armés – n’étaient en réalité que des actes de lâcheté ou si l’armée suivait les ordres en fuyant et en abandonnant à dessein de grands arsenaux aux extrémistes.

Pourquoi l’Occident entretiendrait-il activement des armées extrémistes au Moyen-Orient? Parce qu’il en a besoin pour exécuter sa vieille stratégie de destruction du croissant chiite qui va de Beyrouth à Téhéran en passant par Damas. Washington reconnaît que s’il veut établir une hégémonie incontestée dans la région et exercer un contrôle sur ses ressources de pétrole et de gaz naturel, il a besoin de détruire le collier des nations rebelles et anti-impérialistes incluant le Hezbollah du Liban, la Syrie et l’Iran. L’Irak est aussi une menace depuis que le renversement de Saddam Hussein a engagé le pays vers un rapprochement politique et idéologique avec l’Iran. La Russie, favorable à la Syrie et à l’Iran, doit également être marginalisée par des sanctions économiques sévères et une guerre par procuration en Ukraine qui va saper les ressources qu’elle pourrait autrement diriger vers le Moyen-Orient.

Daesh et Al Nosra sont les forces de procuration que l’Occident peut utiliser pour renverser Bachar al Assad à Damas et séparer efficacement le Hezbollah de Téhéran. Cela représenterait une avance tactique vers le but ultime d’isoler l’Iran, qui peut ensuite être plus facilement puni. Jusqu’à présent, les armées extrémistes font des progrès vers Damas et Bagdad. Et l’émergence d’une « principauté » sunnite entre les deux serait un résultat acceptable pour l’Occident.

Du point de vue de la vision à long terme, le tournant du siècle du plan néo-conservateur pour renverser sept pays en cinq ans est en retard, mais il est toujours en cours d’exécution par l’administration Obama (supposée représenter l’élément libéral de la société américaine). Une fois l’Iran isolé, il peut être contraint à la soumission d’une façon ou une autre. L’accord nucléaire avec Téhéran édifié sous le prétexte absurde que l’Iran tente désespérément de construire une bombe, est utile dans la mesure où il retarde la menace de guerre, mais le but ultime est de désarmer les rivaux de Washington afin qu’ils soient plus facilement punis.

Comment expliquez-vous l’échec de la coalition menée par les Etats-Unis face aux terroristes de Daesh ?

Je ne pense pas que Washington soit particulièrement intéressé à stopper Daesh. Écoutez les généraux iraniens qui se plaignent que les États-Unis n’ont guère contribué à la lutte contre Daesh à Ramadi. Regardez les capitulations étranges et inexplicables de l’armée irakienne devant Daesh, abandonnant d’énormes quantités d’armes aux radicaux. Ces groupes ont bénéficié de zones de sécurité à la frontière turque, la Turquie étant un allié de l’OTAN. Daesh est essentiellement une armée de procuration nécessaire à l’Occident qui en a besoin dans sa quête pour renverser le gouvernement Assad en Syrie.

L’acte délicat des relations publiques exécuté par l’Occident doit convaincre les opinions publiques occidentales qu’il se bat pour arrêter Daesh et ses cruautés moyenâgeuses barbares, alors même qu’il travaille pour permettre à Daesh de détruire les Chiites et leurs alliés à Bagdad et à Damas. Jusqu’à présent, l’illusion s’est installée dans l’esprit du public.

L’Arabie saoudite vient de mettre l’Algérie sur une liste noire, l’accusant de financer le terrorisme. Pensez vous que le royaume saoudien qui arme et finance le terrorisme international peut donner des leçons à l’Algérie qui vient de neutraliser un groupe terroriste très dangereux, qui combat le terrorisme depuis des années et qui a été la première à demander la criminalisation du payement des rançons aux terroristes ?

Non, l’Arabie saoudite n’a rien à apprendre à personne, sauf comment écraser les soulèvements populaires en interne et en externe (le Bahreïn et le Yémen viennent à l’esprit), et la façon de propager efficacement l’évangile de l’extrémisme à travers le Moyen-Orient. Les Etats-Unis, dans leur campagne prétendument morale contre Daesh, sont aidés, naturellement, par l’Arabie saoudite, fondement de l’extrémisme wahhabite et principale exécutante de punitions médiévales elle-même. Elle décapite des femmes pour prostitution et d’autres pour sorcellerie. Elle interdit aux femmes de quitter leur domicile sans escorte masculine. Son système juridique est coranique. Et pourtant, elle reste l’un de nos meilleurs alliés régionaux. Ceci est un bon baromètre de la valeur réelle que Washington attribue aux droits humains. L’Algérie est une autre cible africaine de l’Occident, comme la Libye auparavant. Toute nation stratégiquement importante qui n’adhère pas à l’hégémonie occidentale est sur liste noire, sous une forme ou une autre. L’autodétermination n’est pas autorisée dans le système impérial.

Comment analysez-vous le recul des luttes sociales dans les pays occidentaux, malgré la crise économique et les mesures ultralibérales qui produisent plus d’austérité et de chômage ?

Il y a un excès de richesses matérielles en Occident. Il y a beaucoup de confort et de divertissements qui distraient les Occidentaux de s’engager plus directement dans la vie politique. Nous avions un état d’esprit communautaire issu de la solidarité de la classe ouvrière. L’esprit de groupe était plus fort que l’individualisme au cours de l’ère du New Deal. La souffrance collective était reconnue et des solutions communes ont été obtenues grâce à la puissance de l’action collective. Mais grâce à 100 ans de campagnes anti-ouvrières menées par le capital et 40 ans de propagande néolibérale sur la responsabilité personnelle, la solidarité ouvrière a presque disparu. Les gens sont devenus atomisés et ne sont plus reliés par des intérêts de classe. Plus personne n’est dans un syndicat désormais. Personne n’a le temps de creuser les nouvelles sous les reportages superficiels de CNN, FOX, NPR, et le New York Times, qui tous tendent à ressasser comme des perroquets le récit de l’anti-travail et de la responsabilité personnelle. Ils sont la propriété du grand capital qui préfère le travail pas cher, la déréglementation et de faibles impôts – plusieurs des objectifs du néolibéralisme.

Si la conscience de la classe ouvrière est morte, elle a été remplacée par la conscience des consommateurs. Le passage économique en Amérique de la production et l’exportation vers l’importation et la consommation a changé notre conscience collective. Nous ne nous considérons plus comme une classe de travailleurs et de citoyens, mais comme une mer de consommateurs individuels. Nous vivons pour consommer. L’industrie de la carte de crédit a été rechargée pour fournir plus de crédit aux consommateurs déjà endettés, l’idéal pour consommer davantage de biens et de services. Et la dette et le confort matériel financé par l’emprunt sont efficaces pour désamorcer et réorienter la colère populaire.

Dans ce type d’environnement, il y a peu d’appétit pour la révolution. Et les médias aident à conserver cette voie. Le chômage est sous-estimé en excluant du taux de chômage ceux qui ont renoncé à chercher du travail en désespoir de cause. Le taux réel est beaucoup plus élevé, mais les médias mentionnés plus haut maintiennent un rythme régulier dans le battement de tambour avec des chiffres et des prévisions optimistes. On nous dit sans cesse que le chômage est en baisse, même quant il monte. On nous dit que l’économie se redresse même si les revenus font du sur-place. On nous dit que l’inflation est faible alors même que les prix montent. On nous dit que tous nos emplois perdus sont remplacés bien que nous ayons échangé un plein-temps riche en avantage pour un travail à temps partiel avec le minimum vital, sans avantages, un travail à bas salaire. On nous dit que nous nous battons pour la liberté au Moyen-Orient, quand nous nous battons pour renverser des gouvernements élus démocratiquement. Avec ce genre de récit historique faussé rebattu dans notre conscience chaque jour, il est difficile pour les gens de contester l’opinion reçue, de creuser pour la vérité et de trouver des dissidents ayant les mêmes idées auxquels se joindre.

La seule exception jusqu’ici semble être la communauté afro-américaine qui a organisé un certain nombre de soulèvements en réponse aux injustices commises par notre force de police militarisée. Les Noirs ont répondu avec colère, de grandes protestations, et la destruction épisodique. Bien sûr, comme toujours, c’est la communauté noire qui souffre le plus. La majorité de leur richesse a été balayée pendant la Grande Récession et des millions d’hommes noirs possèdent un casier judiciaire douteux, ce qui, dans ce pays, rend le vote et l’obtention d’un emploi exceptionnellement ardus. Un taux de chômage élevé, des bas salaires, et la répression étatique – ces trois maux forment une bonne recette pour le mécontentement civil.

Mais peut-être n’y a-t-il pas suffisamment de gens à avoir été licenciés, brutalisés par l’Etat, ou ayant fait faillite pour qu’une rébellion à grande échelle prenne racine. Soit ça, soit nous subissons si bien la propagande, nous sommes si bien endoctrinés, que nous n’allons tout simplement pas défendre nos droits alors même qu’ils nous sont enlevés. Dans un sens, cette dernière image est plus exacte, puisque les classes ouvrières ont été dans une guerre de classe pendant 40 ans et que beaucoup n’en sont même pas encore conscients. Nous avons une vague croyance que des temps difficiles sont une conséquence inévitable de la mondialisation, comme Tom Friedman du NY Times le prêche souvent.

Comment expliquez-vous la montée des medias alternatifs et les réseaux sociaux, pensez-vous qu’ils puissent rivaliser avec les médias de masse ?

L’Internet continue de représenter un grand espoir pour les gens. De mon expérience, l’accès à une pensée alternative est dix fois supérieure à ce qu’elle était il y a deux décennies. Les faits qui exposent les mensonges d’Etat sont bons à prendre, mais ils sont encore invisibles pour beaucoup qui ne connaissent pas les meilleurs URL à taper dans leurs navigateurs. Ils ne savent pas, dans l’océan de l’Internet, où rechercher de l’information digne de confiance sur la politique étrangère américaine, sur l’économie d’austérité, et ainsi de suite. Mais je crois que la connaissance se répand. Avec un peu de chance, des contradicteurs au Congrès comme Bernie Sanders et Elizabeth Warren, qui se sont rendu malades par les trahisons de leur propre parti, vont gagner en visibilité au cours du cycle électoral 2016. Ils seront certainement dans les médias alternatifs, et les réseaux comme RT (Russia Today) sont un antidote utile contre la propagande des médias dominants qui traitent déjà la candidature d’Hillary Clinton davantage comme un couronnement que comme une campagne.

Quels sont vos futurs projets, pouvez-vous nous en parler ?

Je prépare une collection de mes meilleurs essais et un nouvel écrit à publier dans un proche avenir. L’accent sera mis la politique étrangère américaine, toujours contextualisée dans les grandes ambitions impériales de Washington. Il inclura également un volet légèrement moins important sur la propagande des médias et l’impact de l’économie néolibérale à l’intérieur et à l’étranger.

Interview réalisée par Mohsen Abdelmoumen

Qui est Jason Hirthler ?

Jason Hirthler est un écrivain américain, vétéran de l’industrie des médias numériques et commentateur politique. Il est un collaborateur régulier deCounterpunch et Dissident Voice et publie périodiquement dans State of Nature et autres publications progressistes. Il participe également aux débats dans diverses chaînes de télévision dontCrossTalk de RT (Russia Today), Channel 5de Saint-Pétersbourg, Press TV, et ailleurs.

Published in Oximity, June 12, 2015: https://www.oximity.com/article/Jason-Hirthler-L-Alg%C3%A9rie-est-une-1

In Whatsupic: http://fr.whatsupic.com/sp%C3%A9ciale-monde/jason-hirthler52872734.html

In Palestine Solidarité: http://www.palestine-solidarite.org/entretien.jason_hirthler.120615.htm

In Algérie Résistance I: https://mohsenabdelmoumen.wordpress.com/2015/06/12/jason-hirthler-lalgerie-est-une-autre-cible-africaine-de-loccident/

Publié dans Interviews