Eric Draitser : « L’Algérie demeure résolue à lutter contre le terrorisme »

Publié le par Mohsen Abdelmoumen

Eric Draitser. DR.

Eric Draitser. DR.

Mohsen Abdelmoumen : Vous avez étudié le cas du chaos libyen, comment envisagez-vous la sortie de crise dans ce pays ?

Eric Draitser : Malheureusement il n’y a aucune solution réelle au chaos en Libye dans un proche avenir. La guerre terroriste menée par l’OTAN à ce pays a efficacement détruit toutes les institutions politiques, économiques et sociales, de telle façon que tout gouvernement futur devrait utiliser un temps et des ressources énormes pour reconstruire le pays à partir de zéro. Étant donné que le soi-disant « gouvernement » en Libye est plus un symbole politique qu’une direction efficace de l’État, il est peu probable qu’il puisse y avoir une stratégie cohérente concertée pour reconstruire le pays et de ses institutions.

La chose importante à retenir est que la Libye, pays composé de groupes disparates qui avaient été unis sous le gouvernement arabe libyen de la Jamahiriya mené par le Colonel Kadhafi, n’est plus un État cohésif au niveau des intentions et des buts. À présent, c’est plutôt une collection informelle de tribus, de gangs armés, de réseaux terroristes et de groupes criminels qui contrôlent des petites poches de territoire et qui représentent un pouvoir local. L’OTAN et ses mercenaires terroristes ont détruit le pays et l’ont transformé en un État défaillant qui est tout à fait incapable de rétablir une entité politique qui fonctionne.

Tout espoir d’une solution d’avenir pour la Libye reposerait sur le reliquat éventuel de loyalistes de Kadhafi combinés avec des groupes tribaux et ethniques locaux centrés dans le Sud, pour raviver la résistance et lutter efficacement afin de rendre à la Libye quelque chose qui ressemble à ce qu’elle était avant-guerre. Mais malheureusement, c’est tout simplement impossible étant donné les conditions actuelles.

Hillary Clinton est candidate à l’élection présidentielle américaine malgré la perte de son ambassadeur quand elle était secrétaire d’Etat. La mort de Christopher Stevens à Benghazi n’est-elle pas un obstacle à la candidature de Clinton?

Une des choses les plus importantes à retenir au sujet des Américains en général et de la politique américaine en particulier, c’est que les gens ont la mémoire très courte. Malgré le fait que le scandale de Benghazi ait été assez dommageable pour Clinton parce que le parti républicain et ses porte-parole médiatiques ont maintenu le sujet dans les manchettes de journaux, cela n’a pas vraiment endommagé sa position au sein de son propre parti. C’est en partie dû à l’effet pernicieux des médias privés, et d’autre part, tout simplement parce que les Américains en général ne se soucient pas de ce qui se passe dans d’autres pays à moins que cela ne les affecte directement. Par exemple, seule une fraction infime des Américains a une compréhension claire de ce que faisait la CIA à Benghazi concernant le trafic d’armes et le recrutement de terroristes pour la guerre en Syrie, sur le rôle de Belhadj et la présence d’ISIS dans le pays. Pour la grande majorité des Américains, ils ne se souviennent probablement même pas qu’il y ait eu une guerre contre la Libye menée par Obama et ses homologues européens.

En fin de compte, Clinton sera en mesure d’exécuter sa campagne sans crainte que Benghazi lui porte trop préjudice. Il n’y a aucune remise en cause réelle des politiques américaines dans nos prétendues élections, particulièrement la politique étrangère. Au lieu de cela, il y a juste un débat tactique. Le bellicisme impérialiste est au-delà de tout reproche et à cet égard, Clinton est très habile.

La Libye aujourd’hui serait-elle devenue un nouveau sanctuaire terroriste qui menace les pays du Maghreb et du Sahel, avant d’attaquer l’Europe?

Oui, elle est devenue absolument un sanctuaire terroriste et ceci n’est pas un accident. Il faut rappeler que les États-Unis ont recruté et lâché des groupes terroristes d’Al-Qaïda bien formés et bien financés, comme le Groupe combattant islamique libyen (GICL), pour faire la guerre contre Kadhafi et le gouvernement libyen, détruire l’État et établir leur contrôle du pays. Abdelhakim Belhadj, chef du GICL, est même devenu le commandant militaire de Tripoli jusqu’à ce qu’il ait été appelé à « rejoindre le processus politique ». Maintenant, il est considéré comme le chef de file d’ISIS en Libye. Donc, un atout US depuis des années se déchaîne sur la Libye, puis devient magiquement la tête d’ISIS, tout cela en quatre ans? C’est au-delà de la coïncidence, au-delà du simple hasard.

En outre, les États-Unis savaient parfaitement que dans le cas d’un scénario de changement de régime, les stocks d’armes libyennes inonderaient la région et tomberaient dans les mains de nombreuses factions, des rebelles touaregs au Mali jusqu’au soi-disant Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI) et les réseaux criminels et ou terroristes associés à Mokhtar Belmokhtar. Les impérialistes avaient parfaitement compris qu’un changement de régime en Libye engendrerait une déstabilisation de toute la région du Sahel / Maghreb, et ils étaient très heureux d’un tel résultat. Ceci est ce que j’appelle la stratégie du « Chaos géré », et il a bien fonctionné.

Comment analysez-vous la situation actuelle en Syrie et en Irak avec le retour en force de Daesh ?

La situation actuelle est très complexe. La résurgence d’ISIS (Daesh) en Syrie et en Irak a été favorisée par le renouvellement de la campagne internationale contre la Syrie. La Turquie a intensifié son soutien à des groupes terroristes le long de la frontière turco-syrienne, tandis qu’Al Nusra s’est retranché dans les montagnes de Qalamoun, à Zabadani et ailleurs, affrontant à la fois l’Armée arabe syrienne et le Hezbollah. Il y a eu également le renouvellement du soutien des Saoudiens, de la Jordanie, d’Israël et d’autres qui a permis aux terroristes en Syrie de reprendre l’initiative. Mais heureusement, ils ont été repoussés et, dans certains cas, mis en déroute par les forces syriennes et le Hezbollah. Depuis, la situation reste plus ou moins stable avec le gouvernement syrien qui a résisté à l’assaut d’ISIS et d’Al Nusra et qui livre désormais ses propres contre-attaques.

Il y a eu des rapports, et j’ai écrit à ce sujet, que d’autres acteurs régionaux, plus particulièrement l’Iran, ont été directement impliqués militairement dans la défense de la Syrie contre la Turquie et ses mercenaires terroristes. Ceci est l’élément-clé de l’histoire en Syrie, à savoir si les éléments étrangers qui soutiennent les terroristes vont reculer face à la défense continue, ou s’ils vont choisir l’escalade. Seul le temps nous le dira.

Concernant l’Irak, la situation est à certains égards plus complexe. Les États-Unis continuent à jouer un rôle majeur dans la déstabilisation du pays en favorisant d’armer les factions sunnites et kurdes en dehors de l’autorité de Bagdad. Cela provoque une nouvelle division sectaire dans le pays, ce qui est précisément ce que les États-Unis souhaiteraient voir. C’est la partition de facto du pays qui fait partie d’une stratégie américaine plus large centrée sur l’idée de vérifier l’influence iranienne en affaiblissant les chiites et en les positionnant contre les éléments sunnites et kurdes.

L’Arabie saoudite qui arme et finance le terrorisme international a placé l’Algérie sur la liste noire des pays qui supportent le terrorisme. Pourtant, l’armée algérienne a récemment abattu un groupe terroriste très dangereux et combat le terrorisme depuis des années, l’État algérien ayant plaidé pour criminaliser le payement des rançons. Qu’en pensez-vous ?

L’État algérien subit l’assaut d’Al Qaïda et d’autres groupes terroristes depuis longtemps. Bien entendu, seule l’attaque terroriste d’In Amenas est retenue par beaucoup, mais en fait la guerre contre le terrorisme en Algérie remonte à plus de vingt ans. À ce titre, le gouvernement de l’Algérie doit comprendre clairement la menace sérieuse que l’Arabie saoudite représente, car les Saoudiens sont les principaux bailleurs de fonds et les patrons des groupes terroristes, y compris AQMI et beaucoup d’autres. La nature robuste des structures militaires et policières algériennes ont permis au pays de rester ferme face à la guerre permanente du terrorisme. Peut-être est-ce l’héritage de la lutte révolutionnaire héroïque contre le colonialisme et l’impérialisme menée par le peuple algérien qui leur donne une telle résolution face à une campagne de terreur prolongée. Peut-être est-ce la fierté nationaliste qui a conduit à une telle auto-défense vigoureuse. Peu importe la raison, l’Algérie demeure résolue à lutter contre le terrorisme quels qu’en soient les coûts, c’est précisément la raison pour laquelle elle est diabolisée par les Saoudiens.

Vous êtes un activiste anti-impérialiste américain, peut-on savoir quel est l’impact des actions anti-impérialistes aux États-Unis ?

Je souhaiterais pouvoir répondre positivement à cette question, mais je ne le peux tout simplement pas. La triste vérité est que très peu de gens aux États-Unis ont ne fut-ce qu’une compréhension de base de ce que les États-Unis font à l’échelle mondiale, et encore moins le considère comme impérialisme. Le genre d’analyse et d’activisme dans lesquels je suis impliqué n’attire tout simplement pas l’attention aux États-Unis. Il est presque complètement ignoré, marginalisé, et considéré comme dénué de pertinence. Avec le système politique contrôlé par des sociétés et des milliardaires puissants, les grands médias contrôlés par les mêmes intérêts, et le complexe militaro-industriel qui continue à produire des armes en série et à fomenter des guerres, l’anti-impérialisme est malheureusement pratiquement inexistant.

De quels outils disposent les mouvements et les organisations anti-impérialistes pour contrer les plans de domination impérialistes ?

Ce que nous essayons de faire est d’éduquer les gens, de leur montrer comment ce que font les États-Unis partout dans le monde est connecté à un agenda impérial plus vaste. Nous essayons de faire le lien entre la Palestine, la Libye, la Syrie, l’Ukraine, le Venezuela, le Congo, le Yémen, la Somalie et de nombreux autres conflits qui sont tous, à leur origine, causés par le système impérial mondial. Nous essayons de pénétrer dans les médias autant que possible, à la fois les médias alternatifs et non-occidentaux, de façon à contrer le récit présenté dans les médias corporatifs qui servent l’empire, plutôt que de nous y opposer. Nous restons actifs sur les médias sociaux pour diffuser le message autant que nous le pouvons. C’est une lutte longue et difficile qui, hélas, ne se ressent pas toujours comme une réussite.

Votre organisation « Stop imperialism » basée aux États-Unis est-elle sujette à des pressions de la part des lobbies impérialistes et sionistes ?

Pour être honnête, il y a très peu de pression de la part de ces groupes, principalement parce que les médias indépendants sont presque totalement marginalisés et ignorés aux États-Unis. Il y a eu quelques cyber-attaques mineures contre le site, mais elles n’ont pas été trop significatives. Généralement, le genre de censure vécue aux États-Unis n’est pas la censure directe, mais plutôt la censure par omission. On ne nous donne pas accès aux grands médias, donc nous n’avons pas d’importance pour la plupart des gens.

Vous êtes intéressé par la question palestinienne, quelle est votre opinion sur la situation du peuple palestinien et sur la souffrance qu’il endure depuis des décennies dans le silence de la communauté internationale ?

Le peuple palestinien a vécu et continue à vivre chaque jour, la pire espèce d’oppression et d’asservissement de la part des sionistes, ceci est très clair. Ils ont été dépossédés de leur pays, de leurs ressources, de leurs moyens de subsistance et de leur droit même à l’existence. C’est clair et incontestable. Mais ce qui est d’autant plus grave, c’est que la plupart des pays qui exercent une influence dans la Bande de Gaza et en Cisjordanie et beaucoup de pays qui prétendent les soutenir, travaillent main dans la main avec les Israéliens et utilisent seulement les Palestiniens comme accessoires humains pour leur propre agenda politique et les relations publiques. De cette manière, les Palestiniens sont doublement victimes, d’abord de la part Israël, ensuite de la part de leurs supposés « alliés ».

En outre, à mon avis, les Palestiniens souffrent également d’une direction politique confuse qui, soit collabore avec Tel-Aviv (par exemple l’Autorité palestinienne et Abbas), soit en étant alignée avec les Frères musulmans, le Qatar et l’Arabie saoudite (le Hamas). Les dirigeants ont complètement trahi leurs anciens partisans en Syrie et en Iran et, effectivement, se sont isolés eux-mêmes politiquement en se rangeant du côté des impérialistes et de leurs chiens d’attaque régionaux, plutôt que du côté de l’Axe de la Résistance.

C’est une période sombre pour les Palestiniens. Tant qu’ils ne se rendent pas compte que c’est seulement à travers la solidarité et l’alliance avec les forces de la résistance, plutôt qu’avec les forces de la collaboration, que leurs libérations seront gagnées… jusque là, les Palestiniens continueront à souffrir.

Interview réalisée par Mohsen Abdelmoumen

Biographie :

Eric Draitser est un analyste géopolitique américain indépendant, fondateur de Stop Imperialism: :http://stopimperialism.org/

Son travail d’écriture est apparu dans de nombreuses publications, autant aux Etats-Unis qu’au niveau international, et a été traduit dans une douzaine de langues. Eric Draitser est établi à New York City.

Published in Oximity, July 16, 2015: https://www.oximity.com/article/Eric-Draitser-L-Alg%C3%A9rie-demeure-r-1?faid=714379

In Whatsupic: http://fr.whatsupic.com/sp%C3%A9ciale-monde/eric-draitser34098785329.html

In Palestine Solidarité: http://www.palestine-solidarite.org/interview.eric_draitser.160715.htm

In Algérie Résistance I: https://mohsenabdelmoumen.wordpress.com/2015/07/16/eric-draitser-lalgerie-demeure-resolue-a-lutter-contre-le-terrorisme/

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