Prof. Gary Leupp: « L’impérialisme américain existait avant Daech et lui survivra probablement. »

Publié le par Mohsen Abdelmoumen

Le Professeur Gary Leupp. DR.

Le Professeur Gary Leupp. DR.

Mohsen Abdelmoumen : Comment expliquez-vous qu’Hillary Clinton maintienne sa candidature à la présidence des États-Unis alors qu’elle a perdu un ambassadeur à Benghazi en Libye lorsqu’elle était Secrétaire d’État et qu’elle défraie la chronique avec le scandale de ses emails ?

Pr. Gary Leupp : Clinton est une figure de l’établissement qui a un large soutien de Wall Street, de la direction du Parti démocrate, de la presse US grand public, des fans de son mari l’ancien président des États-Unis, des Afro-Américains qui voient en elle et son mari leurs avocats, et des femmes qui veulent tout simplement voir une « femme forte » au pouvoir.

Remarquablement, les médias et leurs critiques politiques dans ce pays prêtent peu d’attention à ses résultats en tant que sénatrice US ou lors de son mandat comme Secrétaire d’État. Ils ne se concentrent pas sur son plaidoyer en faveur d’armer « l’opposition » en Syrie, qui a été mise en échec par Obama, plus prudent, ni sur sa responsabilité dans l’attaque aérienne américaine désastreuse sur la Libye en 2011 et qui a produit le chaos total dans ce pays. Au lieu de cela, ils se concentrent sur la relativement mineure « affaire Benghazi » et sur l’utilisation de son téléphone portable privé dans son activité officielle.

En bref, j’attribuerais le fait qu’elle maintienne la viabilité de sa candidature à la faillite totale du système électoral des États-Unis lui-même, qui est contrôlé, à l’instar de la Presse qui crée l’opinion publique, par des gros capitaux à chaque niveau.

À votre avis, pourquoi les bombardements de la coalition menée par les États-Unis contre Daech-ISIL en Irak ont-ils échoué ?

Tout d’abord, il y a eu un niveau relativement faible de bombardements par rapport, par exemple, à la campagne « Shock and Awe » utilisée pour détruire l’Irak en 2003. Comme l’ancien ambassadeur britannique en Syrie l’a dit à la télévision RT il y a quelques jours, les attaques russes contre les forces de Daech et connexes ont accompli davantage en 4 ou 5 jours que les attaques de la « coalition » en autant de mois. De plus, les États-Unis semblent confus au sujet de la nature des forces sur le terrain en Syrie, faisant une distinction entre « l’opposition modérée », parfois simplement appelée « opposition », et Daech-ISIL, et la branche Al-Qaïda appelée al-Nusra, occultant ainsi le fait que la majeure partie de « l’opposition » est constituée en fait de forces radicales.

Beaucoup de journalistes, y compris dans la presse mainstream, ont noté que 80 % de “l’opposition” incluant la collection hétéroclite et pauvrement coordonnée de groupes qui composent “l’armée syrienne Libre” sont des alliés de Daech.

À l’intérieur du leadership américain, il y a clairement des divergences d’opinion sur la façon de procéder. Elles sont devenues évidentes quand Clinton a publié ses mémoires en attirant l’attention sur sa position belliciste contre la Syrie lorsqu’elle était secrétaire d’État, et l’objection d’Obama à augmenter l’aide à l’opposition qui pourrait en fait être « peu fiable ». Vous voyez cette division dans les déclarations pessimistes, même d’Obama et de Joe Biden, sur la possibilité d’une confrontation des « commerçants et des enseignants » aussi bien avec le régime d’Assad que les Islamistes d’ISIL et al-Nusra, contrairement aux politiciens appelant les bottes américaines sur le terrain. Le lamentable échec du programme annoncé de former 5000 Syriens pour combattre Assad, désormais abandonné après divers embarras, et plus tôt, en 2013, la menace d’attaquer la Syrie en raison du prétendu déploiement d’armes chimiques par Assad et retiré à la dernière minute en raison de l’intervention habile de la Russie, indique une administration embourbée dans la confusion quant à la façon de procéder.

Le président Poutine a déclaré que les Américains ont trouvé de l’eau sur Mars mais n’ont pas été capables de localiser les positions de Daech-ISIL. Qu’en pensez-vous ?

Il y a manifestement une différence d’opinion entre Moscou et Washington, qui tous deux possèdent sûrement de l’intelligence en Syrie à des degrés à peu près égaux, au sujet de qui constitue Daech-ISIL. Le mantra constant des médias américains depuis que la Russie a commencé les frappes aériennes est que la Russie ne vise pas vraiment ISIL mais plutôt « l’opposition ». Mais cette opposition « modérée » est en grande partie le fruit de l’imagination de Washington, à mon avis.

Moscou, pour sa part, semble appliquer une large définition concernant les forces alignées d’ISIL. Ceci est juste une manifestation de la complexité de la situation et de la multiplicité des forces au sol. Mais la télévision russe conteste frapper « l’opposition » non-ISIL, non Daech.

Daech-ISIL n’est-il pas vital pour l’impérialisme US ?

Je ne suis pas sûr de savoir comment interpréter cette question. L’impérialisme américain existait avant Daech et lui survivra probablement. Je dirais qu’il est une source d’embarras pour l’impérialisme américain, une répercussion imprévue de l’invasion et de l’occupation de l’Irak et des politiques idiotes de l’occupation en aliénant les Sunnites, ce qui a abouti à l’implantation d’al-Zarqaoui dans la province d’Anbar et à créer le précurseur d’ISIL. Il n’y a pas si longtemps, Obama l’a écarté comme une équipe de sport de « collégiens Junior ». Maintenant, il a montré lui-même qu’il était beaucoup plus féroce que le conventionnel al-Qaïda.

En soutenant des forces au sein de l’opposition armée en Syrie, les États-Unis se sont effectivement alignés eux-mêmes avec al-Nusra. Le général Petraeus a réellement suggéré publiquement une alliance des États-Unis avec cette branche d’Al-Qaïda contre ISIL qui est encore pire, bouclant ainsi la boucle depuis le 9/11.

Des informations évoquent un redéploiement tactique du groupe terroriste Daech-ISIL vers la Libye. L’intervention de l’OTAN de 2011 en Libye n’est-elle pas la source de la déstabilisation de l’Afrique, voire de l’Europe ?

C’est sûrement l’une des principales sources. La déstabilisation de la Syrie a produit encore plus de réfugiés en Europe. La destruction de la Libye a produit de toute évidence l’exode des Touaregs vers le Mali et la déstabilisation de ce pays, ce qui a produit encore une fois l’intervention militaire française.

L’idéologie des néocons a-t-elle marqué à jamais la politique extérieure des États-Unis ? Pensez-vous que nous vivons une guerre froide qui ne dit pas son nom ?

L’idéologie néoconservatrice – en résumé, le plaidoyer en faveur de l’intervention militaire américaine continue partout dans le monde repose sur un sentiment de supériorité morale et profite de la suprématie militaire temporaire des États-Unis, visant la poursuite de l’hégémonie américaine de l’après-guerre froide, avec l’appui d’Israël et l’écrasement de ses ennemis comme doctrine centrale – a entraîné la politique étrangère des États-Unis depuis au moins 2001.

Elle a été remise en question au fil du temps. Elle était à son comble quand Cheney était vice-président et que son puissant bureau secret était une plaque tournante des néocons. Mais son influence s’est affaiblie ainsi que celle de Cheney durant le second mandat de Bush et pendant les années Obama. Néanmoins, elle reste puissante dans le département d’État d’Obama, comme en témoigne de rôle de Victoria Nuland dans le « changement de régime » en Ukraine.

On remarque une alliance entre les groupes néonazis d’Ukraine et les fascistes de Daech-ISIL. Sommes-nous dans un processus historique qui voit le retour des mouvements fascistes et l’absence de résistance des mouvements progressistes ?

Je ne suis pas au courant de cet alignement particulier qui, je pense, serait inconfortable pour tous les concernés. Mais je pense que Right Sector et Svoboda représentent une recrudescence du fascisme en Europe, un fait ignoré par les grands médias US.

Quelle est votre lecture de l’accord sur le nucléaire iranien ?

Les néoconservateurs américains ont été une fois en mesure d’organiser un vote de l’AIEA accusant l’Iran de poursuivre le programme d’armes nucléaires; les pays de l’OTAN ont voté comme un bloc pour déclarer l’Iran « en violation » avec l’accord de non prolifération, bien que de nombreux pays, y compris la Russie et la Chine se sont abstenus. Cela a conduit à des sanctions approuvées par l’ONU. L’Iran ayant toujours insisté qu’il n’avait pas un tel programme a négocié avec les 5+1 nations pour dissiper toute crainte, et obtenir que les sanctions soient levées. C’est en gros une chose positive et rationnelle. Le fait que les membres du Parti républicain aux États-Unis y soient tous opposés indique une ignorance totale.

Comment expliquez-vous l’allégeance des USA à Israël ?

Dans un sondage récent, 55 % des gens aux États-Unis ont soutenu la vision selon laquelle « Dieu a donné la terre d’Israël aux Juifs ». Parmi des Américains juifs seulement près de 40 % le pensent. Plus de 80 % des Évangélistes Chrétiens le croient pourtant. La population juive aux États-Unis représente moins de 2 % et elle est divisée, incluant des antisionistes convaincus. Le problème réside dans les fondamentalistes chrétiens qui croient littéralement l’Ancien Testament et pensent qu’ils ont l’obligation religieuse de soutenir Israël en se basant sur une lecture particulière du texte religieux de la Genèse 12:3. Ils ont beaucoup d’influence politique. Les politiciens de certains états plus que d’autres craignent de se les aliéner. Et le lobby d’Israël a des ressources financières énormes pour influencer les avis des politiciens, affecter les votes et punir ceux qui dévient de la ligne de support exigé.

En tant qu’historien, sur quel sujet travaillez-vous en ce moment ?

Je suis avant tout un historien du Japon, et je suis dans l’édition d’un livre sur le début de l’histoire moderne japonaise, pré-1868. Mais dans mes colonnes politiques, je développe diverses questions de l’histoire du monde, du mieux que je peux.

Interview réalisée par Mohsen Abdelmoumen

Biographie :

Gary Leupp est professeur d’Histoire, spécialisé dans l’histoire du Japon, à l’université de Tufts, à Medford dans le Massachusetts. Il a obtenu son doctorat à l’Université du Michigan. Il donne des cours d’histoire du Japon avec un intérêt de recherche principal sur les sujets du travail, de la classe et du genre dans la période Tokugawa (1603-1868). Il a reçu également un second poste au Département Religion. Il contribue sur Counterpunch dans des chroniques sur les guerres en Irak, en Afghanistan et en Yougoslavie, les croisades impériales.

Il est l’auteur de Servants, Shophands and Laborers in the Cities of Tokugawa Japan; Male Colors: the Construction of Homosexuality in Tokugawa Japan; Interracial Intimacy in Japan: Western Men and Japanese Women, 1543-1900. Il a également contribué à Hopeless: Barack Obama and the Politics of Illusion, (AK Press).

Published in Oximity, October 17, 2015 : https://www.oximity.com/article/Prof.-Gary-Leupp-L-imp%C3%A9rialisme-a-1

In Whatsupic : http://fr.whatsupic.com/sp%C3%A9ciale-usa/gary-leupp-daech-imp%C3%A9rialisme09.html

In Palestine Solidarité : http://www.palestine-solidarite.org/interview.gary_leupp.171015.htm

In Algérie Résistance I : https://mohsenabdelmoumen.wordpress.com/2015/10/17/prof-gary-leupp-limperialisme-americain-existait-avant-daech-et-lui-survivra-probablement/

Publié dans Interviews