Ben Schreiner : « Vous ne pouvez simplement pas avoir la démocratie à la maison et l’impérialisme à l’étranger ».

Publié le par Mohsen Abdelmoumen

Ben Schreiner. DR.

Ben Schreiner. DR.

Mohsen Abdelmoumen : Pourquoi qualifiez-vous l’année 2016 d’année de la barbarie dans un de vos articles ?

Ben Schreiner : En réalité, nous avons vécu bien plus d’une décennie de barbarie, depuis que les États-Unis l’ont lâchée sur le monde avec le lancement en 2001 de leur “guerre globale contre le terrorisme”. 2016 semble cependant se diriger vers une aggravation dangereuse de cette barbarie. L’économie mondiale, jamais complètement remise de l’accident de 2008, est une nouvelle fois grandement en péril. Aujourd’hui, tous les voyants de la récession clignotent pour quiconque veut les voir. Entretemps, les tensions géopolitiques exacerbées par la crise économique sont dans un état précaire, sans précédent depuis probablement bien avant les deux guerres mondiales du XXe siècle. On ne peut pas dissimuler sous un tapis que les puissances nucléaires sont actuellement à couteaux tirés dans des points explosifs instables allant de l’Ukraine à la Syrie, et dans la mer de Chine méridionale. L’avenir, bien sûr, n’est pas prédestiné, mais 2016 paraît certainement se diriger dans une trajectoire qui mène vers plus de barbarie.

On constate que le débat des présidentielles aux USA ne comporte pas d’enjeux et voit l’apparition de tartufes comme Donald Trump. Comment expliquez-vous cette baisse de niveau dans la qualité des débats ?

Je pense que le caractère caricatural de la politique présidentielle des États-Unis, plus évidente dans la montée d’un personnage comme Trump, est le reflet de la crise de l’impérialisme américain. Avec son hégémonie économique en déclin, Washington a dû nécessairement se tourner de plus en plus vers l’agression militaire à l’étranger. Mais les guerres ne peuvent jamais être entièrement contenues à l’étranger, elles reviennent inévitablement à la maison. Ainsi, nous voyons des choses comme la militarisation des services nationaux de police américains, les coups de filet internes de l’Agence de Sécurité Nationale (NSA), et, bien sûr, la corruption politique de plus en plus éhontée. Ces développements ont régulièrement lézardé la façade de la démocratie américaine. Vous ne pouvez simplement pas avoir la démocratie à la maison et l’impérialisme à l’étranger. Les effets de cette contradiction inhérente à l’Amérique moderne peuvent se vérifier non seulement dans la qualité des candidats présidentiels, mais dans le grand débat politique aussi.

Après le scandale de Benghazi, il y a eu le scandale des emails d’Hillary Clinton. Comment Mme Clinton peut-elle se permettre de se présenter à l’élection présidentielle ? Comment expliquez-vous ce comportement ? Est-ce du mépris envers les Américains, mise-t-elle sur la mémoire courte des électeurs, ou bien est-elle le joker de lobbies puissants ?

C’est probablement une combinaison des trois. Mais son état de service auprès des puissants lobbies (Wall Street et l’AIPAC en particulier) influe énormément sur la probabilité de son accession à la présidence, en dépit de ses scandales innombrables.

Les États-Unis et la France appellent à une intervention contre Daech en Libye et ils ont sollicité l’Algérie pour les aider. Pensez-vous qu’il soit dans l’intérêt de l’Algérie de s’impliquer dans une guerre résultant du chaos semé par les Français lors de leur intervention militaire en Libye et dans tout le Sahel ?

Je ne suis pas à même de dire ce qui pourrait être dans l’intérêt de l’Algérie ou pas. Mais les archives historiques sont sans équivoque en démontrant que les États qui s’engagent dans un partenariat avec les puissances occidentales dans leurs entreprises impériales sont rarement bien servis.

Certaines de nos sources dans le renseignement évoquent de plus en plus un redéploiement stratégique de Daech vers la Libye, pensez-vous que des interventions via des bombardements pourront régler le problème en Libye et au Sahel ? Sur quelles forces au sol peuvent compter les Occidentaux en cas d’intervention ?

Je pense que si la « guerre contre le terrorisme » des États-Unis a prouvé quoi que ce soit, c’est que le radicalisme islamique ne peut être vaincu par la force militaire américaine. Partout où les États-Unis sont intervenus militairement sous prétexte de lutter contre le terrorisme, nous avons vu Daech, al-Qaïda, et des groupes apparentés se renforcer. Le cas le plus célèbre étant l’Irak, où les États-Unis ont été la sage-femme d’al-Qaïda dans ce pays en l’envahissant en 2003. Compte tenu de cela, il faut un acte de foi pour croire que la poursuite de bombardements occidentaux en Libye et au Sahel pourra être différente d’une façon ou d’une autre.

Pensez-vous que l’accord sur le nucléaire iranien ne sera pas revu en cas de victoire d’Hillary Clinton ?

Quel que soit le prochain président, il y aura des éléments au sein du gouvernement des États-Unis qui chercheront à défaire l’accord sur le nucléaire iranien. Ces éléments pro-israéliens se sont établis depuis longtemps dans les deux principaux partis politiques (démocrates et républicains), s’assurant qu’ils sont bien placés pour avantager leur ordre du jour, peu importe les flux et reflux de la politique partisane intérieure.

On a remarqué qu’Israël et l’Arabie saoudite étaient contrariés par la signature de l’accord avec l’Iran, le rapprochement des Etats-Unis avec l’Iran résistera-t-il aux réticences des Israéliens et des Saoudiens ?

Cela vaut la peine de noter que l’affaire nucléaire iranienne a divisé l’élite de la politique étrangère américaine. Une partie de l’élite américaine est tellement pro-israélienne que tout ce qui est contraire aux intérêts israéliens est faussement considéré comme contraire aux intérêts américains aussi. Cette faction néoconservatrice est évidemment plus réceptive aux pressions d’Israël et de l’Arabie saoudite en termes de recherche pour un recul de l’accord nucléaire iranien. Un deuxième élément de l’élite de la politique étrangère américaine, cependant, voit l’accord nucléaire iranien comme un élément essentiel pour les États-Unis de commencer le retrait partiel du Moyen-Orient nécessaire à la réalisation dudit pivot vers l’Asie. C’est ce dernier groupe qui a pris le dessus dans l’administration Obama. Laquelle de ces deux factions rivales prévaudra à l’avenir dépendra probablement et dans une large mesure des résultats de l’élection 2016.

La présidence d’Obama a été caractérisée par le retour d’une sorte de guerre froide avec la Russie, notamment dans les dossiers de l’Ukraine et de la Syrie. Pensez-vous que l’administration américaine a intérêt d’être en conflit permanent avec la Russie ?

Sous une administration rationnelle qui mise sur la promotion des intérêts du peuple américain, il n’y aurait certainement aucun intérêt à attiser un conflit permanent avec une puissance nucléaire comme la Russie. Mais aucune administration américaine n’est rationnelle dans ce sens. Au lieu de cela, nous avons des administrations redevables à de puissants intérêts corporatifs, le premier étant l’industrie de l’armement. Et pour le complexe militaro-industriel, un état perpétuel de guerre froide contre les rivaux impériaux comme la Russie et la Chine est une façon rationnelle de poursuivre la quête de rentabilité continue.

En tant qu’observateur politique et intellectuel américain, quel est votre avis sur le bilan de la présidence d’Obama ?

En termes de politique étrangère, la présidence d’Obama a été en grande partie un troisième et quatrième mandat de l’administration George W. Bush. Rhétorique mise à part, les États-Unis ont été tout aussi agressifs sous Obama que sous Bush en employant la force militaire à l’étranger. Considérez qu’Obama a intensifié la guerre en Afghanistan, a renversé Kadhafi en Libye, a réintroduit les troupes américaines en Irak, a fait la guerre à la Syrie, et a lâché une nuée de drones tueurs. C’est un sacré bilan. Dans un monde vraiment juste, Obama, comme Bush avant lui, passerait ses jours post-présidence dans une cellule de prison à La Haye.

Les médias alternatifs sont-ils en train de remplir un rôle essentiel pour contrer les médias de masse peu crédibles qui obéissent à différents groupes d’intérêts ? Sont-ils devenus incontournables ?

Les médias alternatifs sont, et ont longtemps été, une source vitale d’informations censurées et de perspectives alternatives. Ils ont toujours été indispensables, en d’autres termes. Et ils continueront sans doute à être ainsi à l’avenir.

Interview réalisée par Mohsen Abdelmoumen

Qui est Ben Schreiner ?

Ben Schreiner est un écrivain américain diplômé en politique à l’Université Willamette de Salem, en Oregon. Il écrit sur la politique américaine et la politique étrangère. Il est l’auteur de « Un Dictionnaire du peuple de la « Nation Exceptionnelle ». Ses travaux ont été publiés dans al-Akhbar English (Liban), Asia Times Online (Thaïlande), Common Dreams, CounterPunch, Dissident Voice,Global Research, MRzine, NYTimes Examiner, The Phoenix (Irlande), Press TV(Iran), Socialist Viewpoint, War Crimes Times, Z Magazine, et autres. Ses apparitions dans les médias ont lieu notamment dans RT et Press TV.

Published in English in American Herald Tribune, February 6, 2016: http://ahtribune.com/opinion/472-ben-schreiner.html

In Oximity, February 7, 2016: https://www.oximity.com/article/Ben-Schreiner-Vous-ne-pouvez-simplemen-1

In Palestine Solidarité: http://www.palestine-solidarite.org/analyses.mohsen_abdelmoumen.070216.htm​

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