Dr. Kevin Barrett : « Bennabi est l’un des penseurs-clé de la renaissance islamique »

Publié le par Mohsen Abdelmoumen

Le Dr. Kevin Barrett. DR.

Le Dr. Kevin Barrett. DR.

Mohsen Abdelmoumen : Vous êtes un grand penseur américain converti à l’islam, comment faites-vous pour vivre votre foi aux États-Unis ?

Dr. Kevin Barrett : « Grand » ? Je ne suis pas sûr de ça et je ne pense pas voir mon buste sur le mont Rushmore de sitôt. Quoi qu’il en soit… l’islam est la religion à la plus forte croissance aux États-Unis, mais aujourd’hui, les musulmans américains sont sur la défensive. Les néoconservateurs sionistes ont orchestré une guerre de propagande énorme et bien financée sur l’Islam, et ils ont réussi à répandre l’islamophobie. Aujourd’hui, il est plus difficile de « vivre votre foi » en public que dans les années 1990. Je me suis converti à l’islam en 1993.Au niveau personnel, les contraintes de temps de la vie américaine et le manque de compréhension des Américains rend plus difficile de prier salaat à temps et de jeûner pendant le Ramadan que dans les pays islamiques. Les musulmans américains doivent faire plus d’efforts en cela, et cela devient une épreuve plus sérieuse (imtihan). J’ai vécu au Maroc, où il est relativement facile de prier chaque fois que vous entendez l’adhan et de jeûner comme tout le monde. Aux États-Unis, vous devez prêter plus d’attention aux temps de prière, trouver un moyen de prendre le temps pour salat même quand ceux qui vous entourent sont tous en train de faire pression pour vous garder occupé. Et vous devez lutter contre la pression publique plutôt que de la suivre quand vous jeûnez.

C’est devenu plus facile pour moi de pratiquer depuis je me suis déplacé hors ville et suis devenu indépendant. Ma femme, nos deux fils et moi prions tous les cinq prières quotidiennes, jeûnons ensemble pendant le Ramadan, prions jumuah dans notre petite mosquée, une cabane dans les bois, et connaissons relativement peu d’exposition à l’alcool et à d’autres comportements haram. Mais je ne veux pas me couper complètement de la socialisation avec mes voisins qui sont tous des non musulmans. Alors, je regarde des événements sportifs avec eux dans la taverne locale, je commande des boissons non alcoolisées, y compris la « Vierge Marie », dont ils pensent que c’est un drôle de nom pour la boisson préférée d’un musulman… jusqu’à ce que j’explique que les musulmans vénèrent Marie, la mère d’Isa, tout autant que les chrétiens. Je sais que certains musulmans diraient que je devrais rester loin de tavernes, point final. Ce serait certainement vrai si j’avais encore quelque désir pour l’alcool. Mais ce n’est pas le cas, alhamdulillah, mon corps reconnaît maintenant instinctivement que c’est du poison. Je pense donc qu’il est préférable d’être un voisin amical, non menaçant, et de participer à la socialisation locale pour donner une bonne impression de l’Islam, que de me retirer complètement de tout le monde autour de moi. À long terme, je pense que l’islam va grandir et devenir une partie beaucoup plus importante de l’Amérique – peut-être éventuellement la religion numéro un en Amérique – si nous nous engageons avec nos voisins, trouvons un terrain d’entente avec eux, et communiquons avec eux de manière positive, amicale, raisonnable et sans jugement.

Toutes les informations récoltées auprès de différentes sources nous mènent aux États-Unis concernant la création de Daech, comme ce fut le cas avec Al-Qaïda, d’après l’aveu de Mme Clinton elle-même. Si l’Empire nous détruit avec une doctrine wahhabite, salafiste, etc. qu’avons-nous fait, nous, les musulmans, pour nous protéger des complots de l’Empire ?

Je pense que l’Empire a encouragé les versions wahhabites et salafistes extrémistes de l’Islam parce que ces approches tendent effectivement à saper l’islam de deux manières : premièrement, le wahhabisme fonctionne comme une sorte d’école néo-Khawarij qui dépense la plupart de son énergie à combattre d’autres musulmans et à propager la fitna au sein de l’Oumma, et, deuxièmement, les approches wahhabo-takfiristes à l’Islam ont tendance à être rigides, ultra-puritaines et obscurantistes, et donc aliénant un grand nombre de personnes musulmanes et non musulmanes mal adaptées à l’essor et à la diffusion dans le monde d’aujourd’hui. En tant que musulmans, nous devons reconnaître cela et trouver un moyen de neutraliser ces tendances. Nous devons éduquer les jeunes et rééduquer ceux qui ont été induits en erreur. Et nous pourrions aussi envisager d’essayer de diriger le salafisme dans une meilleure, ou en tous cas moins dangereuse, direction. Le concept de base du salafisme, à mon avis, n’est pas intrinsèquement toxique. Même si je ne m’y identifie pas personnellement, l’idée de se concentrer directement sur le Coran et la sunna plutôt que d’adhérer à une école de droit unique n’est pas nécessairement déraisonnable en soi. Cela devient seulement déraisonnable quand c’est pratiqué à partir d’une perspective takfiri extrémiste et obscurantiste. Aussi, peut-être devrions-nous offrir des encouragements aux « salafistes raisonnables » et nous engager vis-à-vis d’eux. Je sais que de telles personnes existent parce que j’ai rencontré plusieurs d’entre elles.

Vous m’avez envoyé un support vidéo de l’un de vos débats où vous avez évoqué la pensée de Mohamed Arkoun, le penseur algérien et non marocain, avez-vous croisé la pensée de Malek Bennabi qui a rayonné sur tout le monde musulman ?

Oui, je l’ai lu, mais pas beaucoup, et j’ai un grand respect pour lui. En particulier, je pense qu’il a raison sur la nécessité d’une renaissance intellectuelle des idées, pas seulement d’un progrès matériel. Cette idée illustre pourquoi l’obscurantisme des takfiris est si dangereux et destructeur. Bennabi est l’un des penseurs-clé de la renaissance islamique et je me réjouis de lire son œuvre davantage, inch’Allah.

Pourquoi, dans le monde musulman, nous sommes-nous éloignés de la pensée de Malek Bennabi pour nous figer dans la matrice des Frères musulmans, wahhabite, salafiste, des bédouins du Golfe qui nous a plongés dans les ténèbres de Daech ?

C’est une très bonne question. Je pense que la réponse courte est que les Bédouins du Golfe ont tellement d’argent du pétrole et tellement de soutien de l’Empire, qu’ils ont été capables de coloniser mentalement une grande partie du monde islamique.

Pourquoi a-t-on laissé l’impérialisme jouer avec nos clivages sunnites-chiites et transformer la terre musulmane en play-station où les multinationales pillent nos richesses ? L’ennemi extérieur est-il seul fautif ? Pourquoi n’avons-nous pas construit des États forts avec des institutions fortes qui nous immunisent de l’impérialisme ?

Le monde d’aujourd’hui avec son activité économique frénétique, le vide spirituel et l’idolâtrie des États-nations, ne convient pas idéalement à un Islam construisant un État puissant. Dajjal est sorti de la bouteille depuis 500 an, de sorte que les outils du pouvoir dans le monde moderne – l’usure, les gros mensonges et l’amoralité machiavéliques, la guerre technologique qui est en soi une forme de terrorisme, le culte de l’État et de ses dirigeants plutôt que Dieu, et ainsi de suite – sont des outils que les musulmans pieux ne peuvent pas utiliser. Ces outils shaitani de puissance sont tous des cancers sociaux qui ont créé une explosion malsaine de la croissance économique, technologique et de la population qui devient de moins en moins soutenable plus elle grossit. Donc, j’ai tendance à être d’accord avec Sheikh Imran Hosein, qui est sceptique concernant les possibilités « d’États islamiques » forts aujourd’hui. Mais en dépit de cette sombre situation, nous avons vu une résurgence de l’islam parmi les gens et quelques succès avec la construction de l’État islamique en Iran (et peut-être quelques succès plus petits ailleurs). Je pense que nous devons nous rappeler de célébrer le côté positif, en particulier la résilience de l’islam dans un monde moderne envahi par Dajjal, plutôt que de simplement nous sentir mal de ne pas avoir des États puissants comme ceux des Shaitani qui dominent une dunya toujours plus corrompue aujourd’hui.

Dans la vidéo très intéressante que vous m’avez envoyée avec l’intervention du professeur Anthony J. Hall, j’ai constaté qu’il y a une grande similitude dans l’extermination des peuples autochtones d’Amérique par les colons britanniques et le colonialisme français qui a exterminé en masse le peuple algérien avec les mêmes procédés. Ne pensez-vous pas que l’empire américain est dans la continuité historique des ses prédécesseurs britanniques et français ?

Absolument. Comme le dit Sheikh Imran Hosein, l’Empire britannique a cédé la place à l’Empire américain au 20ème siècle; puis l’Empire sioniste a succédé à l’Empire américain dans le coup d’État du 11 Septembre 2001. Ces trois Empires ont exterminé les peuples indigènes de façon similaire. Comme l’ont fait les Français en Algérie et ailleurs.

Vous avez travaillé sur le 11/9, sur les opérations stay behind et Gladio, sur Charlie Hebdo, etc. et le concept du false flag. Est-ce que sans les médias alternatifs et avec seulement les médias de masse tels CNN dans laquelle vous êtes déjà intervenu, on aurait su la vérité, ou du moins une partie de la vérité sur ce qui s’est vraiment passé ?

La vérité sur les « événements profonds » a été largement bannie des médias américains traditionnels depuis de nombreuses décennies. Par exemple, les Américains n’ont pas été informés au sujet du coup d’État contre le président Roosevelt dans les années 1930 qui a été planifié par les plus riches familles d’Amérique, et exposé par le général Smedley Butler. Ils n’ont appris la vérité sur l’assassinat de JFK en 1963 que par la lecture de journaux et de magazines underground, tels que le travail du journaliste d’investigation Warren Hinckle publié dans le magazineRemparts. Et aujourd’hui, ils ne peuvent apprendre la vérité sur le 11/9, les opérations Gladio, Charlie Hebdo et ainsi de suite, qu’à partir des médias alternatifs basés sur Internet. Malheureusement, de nombreux Américains ont été endoctrinés pour voir les médias alternatifs comme moins crédibles que les médias traditionnels. J’ai essayé d’aider à résoudre ce problème en trouvant des stratégies pour obtenir des informations véridiques dans le courant dominant (telle la provocation de la couverture grand public à laquelle je suis arrivé en 2006). Et je tente également d’obtenir des informations véridiques qui sont publiées dans des livres comme We are not Charlie Hebdo (Nous ne sommes pas Charlie Hebdo) et Another French False Flag (Un autre false flag français), afin de mettre la vérité dans un ensemble plus digne de foi, respectable, raisonnable et savant.

L’Histoire de l’humanité est faite de complots et de conspirations, comment expliquez-vous que l’Empire et ses chiens de garde ont un besoin vital d’étiqueter les gens qui proposent une autre vision de certains évènements majeurs en les traitant de conspirationnistes et autres termes péjoratifs ?

La CIA a lancé le terme « théoricien du complot » dans les années 1960 avec sa directive 1035-60, une note de service à l’intention des médias de masse leur disant d’étiqueter de manière péjorative avec ce terme les gens qui mettaient en doute la version officielle de l’assassinat de JFK. Depuis lors, ce « terme militarisé » est devenu l’une des armes les plus puissantes de l’Empire contre la vérité. Chaque fois que les dirigeants de l’Empire sont sur le point d’être exposés pour avoir commis un crime que leur peuple ne tolérerait pas, les dirigeants diabolisent les diseurs de vérité comme « théoriciens du complot ». Donc, la définition correcte de « théorie du complot » est « une vérité qui, si elle était exposée en temps opportun, changerait radicalement le monde ».

Comment expliquez-vous cette nécessité pour l’impérialisme US de toujours désigner un ennemi et de conditionner sa population à vivre dans la peur ?

Je pense que c’est un trait humain universel, et pas seulement américain. René Girard, l’un des penseurs les plus importants du 20e siècle, a démontré que transformer un « ennemi » en bouc émissaire est la façon la plus simple qu’ont les sociétés pour conjurer la fitna et se maintenir unies. Et Karl Schmitt, le philosophe politique le plus influent du 20e siècle, a fait valoir que ce genre d’ennemis boucs émissaires est l’essence même de la politique. Mais les États-Unis le font aujourd’hui de manière plus évidente et destructive que toute autre nation, sauf Israël. Pourquoi ? Peut-être parce que les États-Unis se sont construits sur la désignation des Natifs américains en tant que boucs émissaires qui a mené à leur extermination, ainsi que l’asservissement ou l’appauvrissement des Afro-américains par cette même identification à des boucs émissaires. Le professeur Anthony Hall a fait valoir cet argument dans son livre Bowl with one spoon (Un bol avec une cuillère). En outre, les États-Unis ont constitué un empire de plus en plus puissant jusqu’à récemment, sans ennemis réels susceptibles de lui nuire, de sorte qu’il a fallu travailler particulièrement dur pour créer des ennemis imaginaires.

Quand on voit la matrice idéologique d’Al-Qaïda ou Daech, qui sont des succursales de l’impérialisme, peut-on supposer que le monstre finira par se retourner contre son concepteur ? L’impérialisme US a-t-il encore le contrôle sur les hordes de fascistes islamistes ?

Je suis d’accord avec Cheikh Imran Hosein qu’il peut y avoir assez de jeunes endoctrinés pour rejoindre les groupes takfiris de sorte que l’Empire n’aura pas, à l’avenir, à employer des tueurs professionnels de type forces spéciales dans ses événements sous fausse bannière, mais il sera en mesure d’utiliser des takfiris réels pour commettre les meurtres. En ce sens, le « monstre va se retourner contre son créateur ». Mais savoir si Daech ou Al-Qaïda seront jamais capables de causer des dommages à l’Empire que celui-ci n’approuve pas est une autre question. Compte tenu du « progrès » dans la technologie WDM (ndlr: armes de destruction massive), une telle perspective ne peut être exclue.

Avec les horreurs que vit au quotidien le monde musulman et ce bain de sang qui n’en finit pas, peut-on encore rêver d’Al-Andalus (Andalousie) ?

Après l’âge actuel de riba dévorant tout, les conflits, la technologie hors de contrôle et le désastre écologique se terminant (ou préférablement « se calmant »), nous pouvons nous approcher beaucoup plus près d’un nouvel âge d’or dans le sens d’Al-Andalus. En travaillant pour atteindre cet objectif aujourd’hui, « la persistance dans la vérité, persistant patiemment », nous pouvons au moins savoir que nous faisons de notre mieux dans les yeux de Dieu, le seul regard de l’Autre qui compte. Donc, si nous arrivons à Al-Andalus dans cette vie, nous aurons un voyage intéressant et, inch’Allah, un avant-goût d’al-nafs al-mutmainnah, l’âme en paix.

Interview réalisée par Mohsen Abdelmoumen

Qui est le Dr. Kevin Barrett ?

Le Dr. Kevin Barrett est docteur en études islamiques et arabes, il est diplômé en littérature anglaise, française et africaine, et est l’auteur de trois livres dont:Questioning the War on Terror: A Primer for Obama Voters (Interrogation sur la guerre contre le terrorisme : un livre élémentaire pour les électeurs d’Obama) – 2009, qui analyse la « guerre contre le terrorisme » par le questionnement socratique ; le Dr. Barrett a été aussi le rédacteur principal avec John Cobb et Sandra Lubarsky de 9/11 and American Empire v.2: Christians, Jews and Muslims Speak Out (Le 11/9 et l’Empire américain v.2 : des chrétiens, juifs et musulmans se prononcent). Il a enseigné la langue française et arabe, la littérature africaine, l’anglais, les sciences humaines, et les études religieuses dans des collèges et des universités aux États-Unis et à l’étranger.

Le Dr. Barrett s’est converti à l’islam en 1993. Il siège au Conseil de la société religieuse Khidria Inc. à but non lucratif qui parraine une mosquée à Madison dans le Wisconsin consacrée « à la diffusion de la vérité pour construire un avenir durable ». Sa thèse de doctorat a porté sur les légendes des saints médiévaux nord-africains. Il est cofondateur de l’Alliance Musulmane, Juive, Chrétienne pour la vérité sur le 11/9 et des Musulmans pour la vérité sur le 11/9.

Mis sur liste noire et interdit d’enseigner à l’université de Wisconsin depuis 2006, le Dr. Barrett travaille comme animateur de radio, auteur, orateur public et a été candidat au Congrès pour le 3è District du Wisconsin en 2008. L’un des critiques les plus connus sur la guerre contre le terrorisme, le Dr. Barrett est apparu dans Fox, CNN, PBS, ABC-TV, Unavision, et Russia Today, PressTV, il est rédacteur dans Veterans Today, et dirige son site web Truth Jihad. Il a été le sujet d’éditoriaux et de reportages dans le New York Times, Chicago Tribune, Christian Science Monitor et d’autres publications. Le Dr. Barrett anime deux émissions de radio. Il vit à McFarland dans le Wisconsin.

Published in English in AH Tribune, February 26, 2016: http://ahtribune.com/religion/579-kevin-barrett-bennabi.html

In Oximity: https://www.oximity.com/article/Dr.-Kevin-Barrett-Bennabi-est-l-un-des-1

In Palestine Solidarité: http://www.palestine-solidarite.org/analyses.mohsen_abdelmoumen.280216.htm

Publié dans Interviews

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