Le prof. Fares Mesdour: « Plus de 28 000 scientifiques et intellectuels ont fui l’Algérie en très peu de temps »

Publié le par Mohsen Abdelmoumen

Le professeur Fares Mesdour. DR.

Le professeur Fares Mesdour. DR.

Mohsen Abdelmoumen : Quelle est votre évaluation de la situation économique actuelle de l’Algérie ? Comment expliquez-vous qu’avec ces fameux 800 milliards de dollars dépensés en quinze ans, on n’a pas effectué un décollage économique ?

Prof. Fares Mesdour : En fait, pour parler de l’état de l’économie algérienne, après plus de quinze ans qui se sont écoulés depuis le début du XXIe siècle, nous avons une économie sous-développée dans un pays encore plus arriéré. La situation économique de l’Algérie en tant que pays industrialisé et pourvue de potentialités en dehors du cadre des hydrocarbures était bien mieux dans les années 1970 et au début des années 1980. Une économie incapable d’exporter 1 milliard $ en-dehors des hydrocarbures et leurs dérivés est une économie morte, et ceux qui dirigent cette économie sont les premiers à avoir échoué.

Les 800 milliards $ évoquent la plus grande opération de gaspillage et de galvaudage des deniers publics de toute l’humanité, sans qu’il y ait un impact sur l’amélioration de la vie des citoyens. Ni les hôpitaux ne sont en mesure de soigner les citoyens, ni les universités ne participent au décollage économique par l’utilisation des ressources humaines produites par leurs activités.

On n’est même pas arrivé à développer un secteur agricole capable de nous nourrir et de nous dispenser d’importer de l’étranger, pire, nous sommes incapables de garantir notre sécurité alimentaire. Nous avons littéralement gaspillé tout cet argent en l’exposant à la malversation et au pillage des corrompus, c’est ainsi qu’on a gonflé les factures pour le bénéfice de ceux qui ont saigné les ressources de ce pays à coup de milliards.

Le Dr. Mahatir de Malaisie n’a sans doute pas eu les moyens de l’Algérie pour développer son pays, lui qui s’inspirait de la pensée de Malek Bennabi. Quelle est la différence entre nous et la Malaisie ou le Vietnam ? Où se situe notre problème ? Est-il purement technique ou fondamentalement politique ?

La différence entre ceux qui ont gouverné le pays tout au long de ces décennies, en particulier dans les deux dernières décennies, et le Dr. Mahathir, c’est que ce dernier avait tout planifié et mis ses plans en pratique, alors que ceux qui nous dirigent discourent et ne font rien. Le Dr. Mahathir a inculqué à son peuple l’amour du travail, mieux, il a sacralisé le travail, alors que chez nous, nos dirigeants ont instillé en nous l’amour de la paresse et de la fraude jusqu’au point où nous pouvons recevoir une rémunération sans travailler. Le Dr. Mahathir n’a pas eu les moyens dont disposaient nos dirigeants, mais comme il était honnête avec son peuple, celui-ci lui a rendu la pareille en se dévouant pour servir leur pays. Quant à nous, la résultante du mensonge et de la corruption qui caractérisent le système de gouvernance fait que nous fuyons notre propre pays en nous jetant dans la mer pour échapper à la corruption et aux corrompus.

Notre problème réside dans ceux qui nous dirigent et gèrent notre économie, et malheureusement nous avons eu les pires gestionnaires du monde, mais encore plus bizarre et plus étrange, c’est que le corrompu et celui qui a échoué dans nos gouvernements respectifs, a toujours trouvé un endroit pour se mettre à l’abri. Mieux encore, les ministres impliqués dans des affaires de corruption sont restés dans les gouvernements successifs jusqu’à ce qu’on les désigne comme des dinosaures gouvernementaux indestructibles.

Vous proposez des solutions et des alternatives. Les autorités vous écoutent-elles ?

On se méprise les uns les autres et on n’accepte pas les opinions d’autrui. J’ai émis des idées pour sauver l’économie algérienne dans toutes les chaînes satellitaires, y compris dans les chaînes gouvernementales, mais personne n’a entendu, à part quelques-unes des idées exposées et qui ont été appliquées de manière erronée. Par exemple, la proposition d’une réunion et d’un dialogue avec des chercheurs et des experts algériens. Le gouvernement a invité des experts (dont je n’étais pas en dépit du fait que j’en étais le promoteur), et ce qui s’est passé c’est que le premier ministre, plutôt que de venir s’asseoir et d’écouter les experts et les chercheurs, a fait un discours de trois heures consécutives. Au lieu de venir écouter les chercheurs et les experts, ce sont ces derniers qui ont écouté son discours.

Comment se fait-il qu’un pays qui vit des crises multiples peut marginaliser, via sa nouvelle « constitution », les potentialités de son immigration à l’étranger qui compte de nombreux chercheurs et des cadres de valeur qui font rayonner les pays dans lesquels ils vivent ? N’est-ce pas un suicide politique, économique et social, de rejeter ces potentialités ?

On n’a pas donné la possibilité aux compétences algériennes, que ce soit à l’intérieur ou à l’étranger, de contribuer au développement de l’économie du pays, et on a dégoûté celui qui vit à l’étranger de revenir servir le pays. Plus de 28 000 scientifiques et intellectuels ont fui l’Algérie en très peu de temps, suivis par des dizaines de milliers d’autres, tout cela en raison du fait que le système rejette les compétences.

Comment un intellectuel algérien peut-il s’épanouir dans le pays des Haddad, Tliba, Saïdani, Ouyahia ?

L’intellectuel ne peut pas parvenir à un épanouissement et à un développement tant qu’il est représenté au Parlement par des spécimens aussi corrompus, c’est le moins que l’on puisse dire, et qui dans un passé récent faisaient du business dans le marché noir et l’informel. Cela n’amènera rien de bon tant que ces gens représenteront le peuple. Ils sont arrivés au Parlement par la fraude, la corruption et la vente des sièges parlementaires (plus connues sous le nom de la chkara).

Et puis, il y a ceux qui sont à l’extérieur du Parlement et qui ont exercé le pouvoir en prouvant leur échec et leur incapacité à diriger les affaires de l’État, mais l’Algérie est le seul pays au monde où on peut à chaque fois renouveler la confiance en ceux qui ont échoué, avec une permutation de poste à la clé.

Vous avez fait une étude sur la Grande Mosquée d’Alger. Tous les paramètres que vous avez exposés ont-ils été pris en compte ?

Mon étude sur la Grande Mosquée de la République algérienne était purement économique et construite sur un principe fondamental qui disait : comment construire une mosquée qui immortalise de façon claire l’indépendance de l’Algérie ? Mon étude a convaincu le Gouvernement en Décembre 2004 et, plus tard, le Conseil des ministres a adopté l’idée du projet en estimant le financement à 10,4 milliards de dinars algériens. Ce projet comportait un hôtel, un centre de soins spécialisé dans les techniques de traitements alternatifs, un énorme centre commercial, mais ces unités ont été abandonnées sur l’intervention de lobbies économiques, parce que leurs intérêts commerciaux étaient menacés par ces unités. Après, la facture de réalisation a été amplifiée jusqu’à atteindre 1,09 milliards d’euros, le coût prévu par mon étude ayant été multiplié par 10 avec l’octroi du projet à une société chinoise, alors que mon étude voulait que les Algériens construisent leur mosquée avec un accompagnement étranger et une valorisation des métiers traditionnels dans la décoration de la mosquée, mais les politiciens détruisent les plus beaux rêves, quel que soit leur objectif.

Quel est votre avis à propos de la série de scandales qui ont secoué toute l’Algérie, tels l’autoroute Est-Ouest, Sonatrach 1 et 2, etc. ?

Ces dossiers ont provoqué un séisme et la classe dirigeante a employé la ruse et la perfidie en accompagnant au début la vague qui les amplifiait, pour les enterrer ensuite en utilisant un procédé misant sur le long terme et qui a permis peu à peu leur dilution. C’est ce qui s’est passé réellement, et les principaux acteurs sont toujours loin du regard de la Justice. On a envoyé à la confrontation ceux qui étaient au devant de la scène, mais les principaux concernés, pour certains, sont toujours au pouvoir et d’autres vivent dans des pays étrangers, coulant des jours paisibles parce qu’ils ont une autre nationalité. Le principal perdant dans ce jeu sale, c’est le peuple.

Vous évoquez souvent des phénomènes comme la surfacturation et l’évasion fiscale, quels sont les mécanismes qui favorisent ces pratiques ?

Le système fiscal est complexe, injuste, et dissuade les investisseurs locaux et étrangers, d’une part, et on trouve l’exemple de ces pratiques qui dominent la situation économique du pays. Et d’autre part, la création d’un système de corruption horrible fait que les factures sont gonflées d’une manière exceptionnelle. De ce fait, des entreprises étrangères sous différentes formes ont pratiqué la surfacturation avec la complaisance de corrompus influents au sein du pouvoir. Ces entreprises sont connues en Europe où leurs activités sont interdites et elles ont trouvé en Algérie un environnement pourri propice qui leur a permis de s’agrandir de plus en plus.

Le secteur privé devrait obtenir plus de soutien que le service public, comme le demande Ali Haddad ? Peut-on savoir ce que produit le secteur privé algérien ?

Ce secteur est incapable d’exporter pour 1 milliard $ en dehors des hydrocarbures et produits dérivés. Il a importé de Chine et d’autres pays la plus mauvaise production produite par ces pays et l’ont commercialisée en Algérie, ce qui a provoqué dans certains cas l’amputation de membres et des maladies très graves chez des citoyens. Le secteur privé a importé des produits interdits sur le plan international dans le domaine de l’alimentation grâce aux pratiques illégales d’un nombre important de ses membres. Que peut-on attendre d’un secteur qui a sali la réputation des hommes d’affaires en Algérie ? C’est la raison pour laquelle je considère qu’il ne faut pas intégrer le secteur privé dans la politique, parce que si cela a lieu, ce pays sera à vendre.

Le dernier rapport du CNES rapporte que plus de 70% des jeunes ne sont pas satisfaits de la politique du logement, 66 % ne sont pas satisfaits des services de santé, 1 million et demi d’élèves redoublent d’année scolaire et 500 000 élèves sont en décrochage. Quelle est votre lecture de ce rapport ?

Je vous dirai oui, on a réalisé des projets gigantesques, mais défectueux, et il est de notre devoir à tous de chercher des solutions pour empêcher que notre pays soit davantage corrompu. Pour cela, il faut revoir notre système de statistiques afin qu’il reflète la réalité sans être trafiqué, et qu’il soit relié à un réseau électronique unissant tous les ministères afin que les informations statistiques arrivent en temps voulu et permettent de prendre des mesures curatives au moment opportun, et que les politiciens cessent totalement de jouer avec les chiffres dont ils maîtrisent la langue.

Peut-on se permettre d’être optimiste dans l’Algérie d’aujourd’hui ?

La vérité vraie, c’est que nous sommes tous démoralisés à cause d’une poignée de corrompus qui se sont introduits dans les arcanes du pouvoir et qui imposent leur domination partout, du plus petit secteur au plus grand, et donc je suis très pessimiste compte tenu de la détérioration de la situation qui se dégrade jour après jour. Et vous voyez que la Constitution de la nation passe à travers un vote des deux Chambres par peur de la colère et du refus populaires. Si le pouvoir respectait son peuple, il ne ferait pas voter la Constitution de cette manière humiliante pour le peuple algérien. Cette Constitution est une conclusion néfaste décidée par ceux qui ont voulu imposer la logique dictatoriale pour augmenter leur pouvoir et rester le plus longtemps possible afin de garantir la liquidation des dossiers de corruption, car si le pouvoir politique change, ces affaires liées à la corruption vont toucher des hommes très influents dans le domaine politique et celui des affaires.

Interview réalisée par Mohsen Abdelmoumen

Qui est le prof. Fares Mesdour ?

Le professeur Fares Mesdour est un économiste algérien, professeur d’économie à l’université Saâd Dahlab de Blida.

Published in Oximity, February 11, 2016: https://www.oximity.com/article/Le-prof.-Fares-Mesdour-Plus-de-28-000-1

In Palestine Solidarité: http://www.palestine-solidarite.org/analyses.mohsen_abdelmoumen.110216.htm

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