Le Pr. Saskia Sassen : « Il y a environ 100 villes qui ont été achetées par morceaux ».

Publié le par Mohsen Abdelmoumen

Le Professeur Saskia Sassen. DR.

Le Professeur Saskia Sassen. DR.

Mohsen Abdelmoumen : Dans vos travaux, vous faites référence à la « Global City », la Ville mondiale. Peut-on opposer la Ville mondiale à l’État ?

Professeur Saskia Sassen : C’est une bonne question que l’on me pose rarement. À certains égards, oui. C’est une sorte de triangulation entre l’État, la Ville mondiale, l’économie mondiale au niveau culture, politique, mouvements mondiaux. La Ville mondiale émerge en partie comme le résultat ou l’issue de la privatisation et la dérégulation des secteurs qui avaient l’habitude de faire partie de la fonction de l’État (comme dans les entités du secteur public). La combinaison de la dérégulation, permettant aux entreprises de se déplacer beaucoup plus librement à travers les frontières, et de la privatisation (plusieurs entités autrefois dans le secteur public sont maintenant privées) signifie que ce qui était repris dans les fonctions de l’État fait maintenant partie des fonctions commerciales. De là vient le changement de l’État en Cité. La fonction de la Ville mondiale que j’ai découverte et développée a trait avec la large gamme de services qui sont mis au point afin de répondre aux besoins des entreprises qui souhaitent opérer à l’échelle mondiale. C’est pourquoi dans ma formulation, la Ville mondiale augmente en raison de la demande croissante des secteurs intermédiaires qui exportent leurs services, notamment la finance, les services spécialisés de comptabilité et les services juridiques, les consultants de toutes sortes, qui aident des entreprises à se mondialiser, des entreprises qui n’étaient pas mondialisées ou qui n’étaient simplement que dans le commerce d’exportation.

Tout cela, toutefois, signifie également que la Ville mondiale est l’espace où une économie de plus en plus mondialisée et numérique sort de terre et devient visible, concrète, des hommes et des femmes qui veulent tout et obtiennent tout, avec par exemple la perte de maison par les classes moyennes modestes et les personnes à faible revenus, des quartiers entiers revalorisés au statut de luxe, etc. qui transforment à leur tour les Villes mondiales en des territoires de valeur pour les investisseurs qui achètent des propriétés. Il y a environ 100 villes qui ont été achetées par morceaux.

Voir mon article dans Le Guardian pour certaines données : http://www.theguardian.com/cities/2015/nov/24/who-owns-our-cities-and-why-this-urban-takeover-should-concern-us-all

Peut-être vos lecteurs intéressés par la culture pourraient profiter de cette version sous forme de conte de fées. Les images sont de mon fils qui est un artiste : http://www.theguardian.com/cities/2015/dec/23/monster-city-urban-fairytale-saskia-sassen?CMP=twt_gu

Vous avez récemment rejoint le nouveau mouvement Diem25 de Yanis Varoufakis avec d’autres personnalités célèbres comme Noam Chomsky, Brian Eno, Ken Loach, Julian Assange, etc. Pouvez-vous nous dire ce qui vous a motivée à rejoindre ce groupe ? Peut-on parler d’une nouvelle gauche incarnée par ce mouvement ? Les medias mainstream ne parlent pas de ce mouvement, ont-ils peur de lui ?

C’est vrai. C’est une sorte de nouvelle gauche, très pratique, avec un ordre du jour qui pousse chaque localité à y travailler. Il ne s’agit pas d’une classe de dirigeants qui savent tout. Une caractéristique qui m’intéresse et au sujet de laquelle j’ai écrit, est la nécessité de relocaliser des morceaux de « l’Économie » quels qu’ils soient et que nous pouvons localiser. Avons-nous vraiment besoin d’une multinationale pour obtenir une tasse de café? Je pense à Starbucks… mais il y a tant d’exemples dans les économies d’aujourd’hui. Cela inclut le retour aux caisses de crédit locales ou aux petites banques locales. Chaque fois que nous comptons sur une succursale d’une banque mondiale, une partie de ce que nous permettons à cette succursale de gagner quitte le quartier et va vers le siège central. Ce n’est vraiment pas bien. Ce sont les types de dynamiques qui me font dire que ce qui domine nos économies contemporaines est une logique d’extraction. Mon lemme est « sortir de toutes les franchises »… Nous le faisons localement.

Qu’est-ce que la globalisation pour vous ?

Il y a plusieurs globalisations, certaines sont bonnes parce qu’elles permettent des connexions transversales, horizontales entre les moins puissants. D’autres sont tout à fait malfaisantes parce qu’elles détruisent les économies locales, par exemple via la franchise.

Vous avez une vision pour le moins anticonformiste, est-ce que l’État dans sa forme actuelle est dépassé ? Faut-il chercher autre chose ?

Mon point de vue pour l’instant c’est que nous avons besoin d’un appareil complexe qui soit un État fonctionnel. En principe, l’État devrait contenir les alignements conflictuels majeurs : le département du Travail devrait lutter contre le ministère des Finances en faveur de la justice sociale pour les travailleurs ; le département de l’économie nationale devrait contester le département des Affaires mondiales afin que le pays ne perde pas trop ; disons via de nouveaux types d’accords commerciaux qui sont vraiment des accords d’investissement puisqu’ils donnent aux investisseurs toutes sortes de titres et la capacité de poursuivre des États si quelque chose se passe mal. J’ai traité beaucoup de cela dans mon livre Territory, Authority, Rights (Territoire, Autorité, Droits, également traduit en allemand avec Suhrkamp). Un État fonctionnel est un complexe de capacités qui peut prendre en compte des intérêts et perspectives multiples.

Ne pensez-vous pas que la faillite de la société capitaliste et de sa supra structure impérialiste est un schéma marxiste, donc Marx serait indispensable pour comprendre ce qu’il se passe dans la ville et dans l’État ?

Non. J’ai grandi en Amérique latine et suivi la pleine version d’une perspective marxiste sur tout. C’était super et cela m’a aidée. Mais je ne dirais pas que c’est la seule. Je pense que de nos jours nous voyons une gamme entière de perspectives qui sont critiques, souvent très concrètes, produites par la spécificité d’une région ou d’un pays ou d’une économie locale ; disons qu’une économie locale dominée par de grandes sociétés minières internationales va être très différente de celle contrôlée par un secteur de petites entreprises de la classe moyenne. La littérature critique qui a émergé en Inde sous le nom de Subalternes a ajouté beaucoup à notre compréhension des anciens empires du 19ème et 18ème siècle. Je suis sûre que dans les pays tels que l’Iran et le Pakistan où il y a des grands savants et des écoles de pensée, vous avez encore d’autres contributions à une analyse critique.

La globalisation est un thème sur lequel vous axez principalement vos recherches. Peut-on dire que la globalisation n’a que des aspects positifs ou bien a-t-elle des côtés négatifs qui ont aggravé la situation ?

Comme je le disais plus tôt, elle a de multiples vecteurs ou formes, certains sont désastreux, vraiment mauvais, d’autres sont avantageux pour les militants qui veulent la justice, pour la lutte environnementale, pour les artistes pauvres afin de générer un espace pour eux-mêmes dans un monde où les grands musées et galeries riches contrôlent ce qui sera défini comme bon art, etc.

La ville est effectivement centrale, mais en tant que sociologue, que pensez-vous de la ruralité ? Si vous avez analysé la ville, notamment Tokyo, Berlin, New York, que pouvez-vous dire de la ruralité ? La ruralité accompagne-t-elle la ville dans sa modernité ou reste-t-elle intacte, recroquevillée dans un vieux schéma ?

Bonne question et sujet important. Dans mon nouveau livre Expulsions avec Fischer Verlag en allemand (ils ont la meilleure couverture pour le livre et maintenant sorti en 12 langues et d’autres à venir), je passe beaucoup de temps à examiner le non urbain, la ruralité, les plantations, l’exploitation minière, et toutes leurs destructions, les expulsions de leurs terres des petits exploitants pour développer une agriculture qui tue la terre en quelques décennies, la terre que les petits agriculteurs ont su protéger pendant des siècles et des millénaires. Le dernier chapitre, celui dans lequel je me suis le plus engagée est appelé Terre morte, Eau morte.

Vos recherches sur la ville ont-elles été prises en considération par des gouvernements dans leur politique de la ville ?

Je ne sais pas. Il est vrai que beaucoup connaissent le livre. Mais quand je vois les politiques qui ont été dominantes au cours de ces trente dernières années, il me semble qu’ils ne lisent pas les critiques que j’émets dans chaque chapitre du livre. Je pense qu’ils aiment l’idée, mais de là à la connecter avec la mondialisation des entreprises… et j’ai critiqué ceci pour abus de pouvoir, contournement du payement d’impôt, ce qui signifie que tous nos gouvernements, y compris un gouvernement bien dirigé comme l’Allemagne, sont maintenant plus pauvres. Cela fait également partie de la logique extractive dont j’ai parlé auparavant.

Vous êtes classée parmi les 100 plus grands penseurs du monde par Foreign Policy, un magazine américain. Comment vit-on le fait d’être l’une des femmes les plus influentes du monde ? Pouvez-vous nous dire comment vous le vivez ?

Eh bien… il y a tellement de ces listes. En outre ce sont des listes annuelles, donc je ne serais pas trop impressionnée. De plus, « penseur » est tout à fait différent d’ « influent ». (rires)

Interview réalisée par Mohsen Abdelmoumen

Qui est le Professeur Sassen ?

Saskia Sassen est une sociologue néérlando-américaine connue pour ses analyses sur la mondialisation et la migration internationale. Le professeur Sassen a inventé le concept de Ville Mondiale. Elle a étudié la philosophie et les sciences politiques à l’Université de Poitiers en France, où elle a obtenu un diplôme master en philosophie, à l’Universita degli Sudi à Rome, et à l’Université de Buenos Aires. Le Professeur Sassen a étudié la sociologie et l’économie à l’Université Notre Dame en Indiana où elle a obtenu son master et son doctorat.

Après avoir reçu une bourse post doctorat au Centre pour les Affaires Internationales à l’Université de Harvard, Saskia Sassen a occupé différents postes tant aux États-Unis qu’à l’étranger, dont celui de Professeur de sociologie à la chaire Ralph Lewis de l’Université de Chicago. Elle est actuellement Professeur de Sociologie à la chaire Robert S. Lynd à l’Université de Columbia et Professeur invité de Politique économique au Département de Sociologie à la London School of Economics.

Pendant les années 1980 et 1990, le Professeur Sassen s’est fait connaître comme un auteur prolifique en sociologie urbaine. Elle a étudié les impacts de la mondialisation tels que la restructuration économique et comment les mouvements du travail et du capital influencent la vie urbaine. Elle a également étudié l’influence de la technologie de communication sur la gouvernance. Le Prof. Sassen a observé comment les États nations commencent à perdre de la puissance pour contrôler ces développements, et elle a étudié l’augmentation du transnationalisme général, y compris la migration humaine transnationale. Elle a identifié et décrit le phénomène dans Global City (La Ville Mondiale), son livre de 1991 l’ayant rendue un auteur largement cité sur la mondialisation. Une édition actualisée de son livre à été publiée en 2001 et a été traduite dans 21 langues. Au début des années 2000, Saskia Sassen a axé son travail sur l’immigration et la mondialisation, avec ses prévisions de « dénationalisation » et de « transnationalisme ».

Le Professeur Sassen a obtenu de nombreuses récompenses pour son travail de recherche : en 2004, elle a reçu le diplôme honoris causa en urbanisme à l’Université de Technologie de Delft, en 2013, le prix du Prince des Asturies en sciences sociales, et en 2014, le diplôme honoris causa à l’Université de Murcia en Espagne et à l’École Normale de Paris.

Elle est l’auteur de nombreux articles et a écrit plusieurs ouvrages dont : The Global City: New York, London, Tokyo(Princeton: Princeton University Press, 1991) 1st éd. ISBN 0-691-07063-6. The Mobility of Labor and Capital. A Study in International Investment and Labor Flow (Cambridge: Cambridge University Press, 1988) ISBN 0-521-38672-1. Cities in a world economy (Thousand Oaks, Calif. : Pine Forge Press, 2011) updated 4th ed., original 1994; Series: Sociology for a new century, ISBN 1-4129-3680-2. Losing control? Sovereignty in An Age of Globalization (New York: Columbia University Press, 1996) Series: University seminars – Leonard Hastings Schoff memorial lectures, ISBN 0-231-10608-4.Globalization and its discontents. Essays on the New Mobility of People and Money (New York: New Press, 1998), ISBN 1-56584-518-8. Guests and aliens(New York: New Press, 1999) ISBN 1-56584-608-7. The global city: New York, London, Tokyo (Princeton: Princeton University Press, 2001) updated 2d ed., original 1991; ISBN 0-691-07063-6.Territory, Authority, Rights: From Medieval to Global Assemblages (Princeton: Princeton University Press, May 2006) ISBN 0-691-09538-8. Awards for TAR: Winner of the 2007, Distinguished Book Award, Political Economy of the World-System Section, by ASA; Winner of the 2007 Robert Jervis and Paul Schroeder Best Book Award, International History and Politics section, by APSA. Elements for a Sociology of Globalization [or A Sociology of Globalization] (W.W. Norton, 2007) ISBN 0-393-92726-1.Expulsions: Brutality and Complexity in the Global Economy (Cambridge, MA: Belknap Press, 2014).

Elle parle couramment cinq langues.

Published in English in American Herald Tribune, April 8, 2016: http://ahtribune.com/economy/787-saskia-sassen.html

In Oximity: https://www.oximity.com/article/Le-Pr.-Saskia-Sassen-Il-y-a-environ-10-1

In Palestine Solidarité: http://www.palestine-solidarite.org/analyses.mohsen_abdelmoumen.090416.htm

Publié dans Interviews

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :