Adam Bartley: « La démocratie populaire en Amérique est une illusion »

Publié le par Mohsen Abdelmoumen

Adam Bartley. DR.

Adam Bartley. DR.

Mohsen Abdelmoumen : Comment expliquez-vous l’émergence du phénomène Trump ?

Adam Bartley : Donald Trump n’est malheureusement pas un cas particulier dans les élections présidentielles américaines et d’une manière plus significative dans le Parti républicain. Barry Goldwater est celui qui vient à l’esprit lorsqu’il a inévitablement remporté la primaire républicaine en 1964, après un combat acharné à la convention. D’autres, comme Ross Perot et Wendell Willkie peuvent également être comparés à Trump sous certains aspects. Le fait est que tout en le définissant comme un candidat non-establishment, Trump est bien un produit de l’establishment du Parti Républicain. Son émergence est pour ainsi dire à un carrefour dans la composition du parti républicain déchiré par l’obstruction du Tea Party sur la droite et les Républicains modérés du centre-droit. Trump a été en mesure d’utiliser ce vidé créé pour promouvoir une plateforme de critique, non seulement sur l’inactivité du Congrès, mais sur tout ce qui n’a pas été fait. Qu’il y ait une certaine déconnexion avec la politique d’establishment est indéniable et ces candidats marginaux, comme Trump et le sénateur Bernie Sanders, ont vraiment profité de cela. Trump en tant que tel est à la fois un produit de la dissonance au sein du parti et de la polarisation de la politique au niveau national.

Trump n’est-il pas un jouet dans les mains du Parti Démocrate ?

Trump a certainement coupé le cordon ombilical pour beaucoup de désabusés politiquement associés aux républicains, et même pour les démocrates dans une certaine mesure. Avec beaucoup de succès, il a pris le monopole sur ces « animaux politiques » en marge des deux partis en exploitant leurs peurs, vraiment, avec des motifs indignes. Tout en soutenant les grands objectifs de sa présidence, le problème avec Trump est tout simplement qu’il n’est pas un politicien. Il ne sait pas comment fonctionne le système, pour ainsi dire. Qui plus est, il ne sait pas comment former une politique cohérente, incluant toutes ses parties, les processus et les influences extérieures. Et cela est visible dans son incapacité à parler plus précisément des détails de la politique.

Ce manque de nuances et d’expérience politique va inévitablement entrer en conflit avec la désapprobation et le mépris largement répandus en Amérique pour certaines des politiques de Trump, celle qui vient à l’esprit est bien sûr l’idée d’un mur pour stopper l’immigration clandestine en provenance du sud. Et cela se produira en effet s’il remporte l’investiture du Parti républicain et doit faire face à Sanders ou à Clinton qui sont tous deux des politiciens chevronnés. À cet égard, et comme représentant du parti Républicain, Trump a une responsabilité majeure. À moins que Trump ne se transforme miraculeusement en homme politique plutôt qu’en démagogue dans les prochaines semaines, son classement national favorable est susceptible de diminuer davantage dans les sondages, en restant un jouet dans les mains des démocrates.

En cas d’élection, Clinton sera-t-elle la présidente de la continuité ou de la rupture ?

Intéressante question et certainement la campagne de Sanders signifierait qu’ils sont une seule et même continuité vers la rupture. Obama a été en mesure d’obtenir certaines politiques importantes via le Congrès au cours de ses deux mandats et il y a certainement beaucoup d’éléments de l’administration Obama qui vaillent d’être maintenus et développés. Mais en même temps, l’opposition entre les Républicains et les Démocrates a considérablement augmenté sous l’administration Obama. À un moment donné, quelque chose devra sûrement se dégager. Sans le mécanisme fédérateur d’une tragédie nationale tel que le 11/9 ou la menace écrasante d’un ennemi comme l’Union Soviétique pendant la Guerre froide, je ne peux que penser que le changement doit venir de l’intérieur. Une autre crise financière mondiale déclencherait certainement une telle rupture.

Clinton aurait besoin de regagner le contrôle du Sénat, à tout le moins pour arracher certaines de ses politiques plus modérées dans les cent premiers jours. Et le concept des cent premiers jours en dit long sur le système lui-même. Mais au niveau actuel d’hostilité et d’un Parti Républicain déchiré au niveau des coutures par le Tea Party de même que par les partisans de Trump, il est difficile de voir comment une continuation de l’administration Obama, même avec Hillary à la barre, va faire avancer le pays.

Les Républicains, le soi-disant parti du « non », ne sont pas seulement divisés sur des lignes idéologiques, mais sont également divisés par les influences des intérêts particuliers. C’est visible, par exemple, sur la question du changement climatique. Mais comme Obama, Clinton voit la marche à suivre à l’intérieur des limites structurées du système politique de l’establishment. Penser en-dehors de la boîte, qui est un changement radical à la Bernie Sanders, est hérétique, spécialement pour l’establishment. Le système politique américain peut effectivement avoir besoin d’une telle « révolution » en politique pour briser l’emprise des intérêts particuliers (le lobby des armes, les groupe du pétrole et du charbon, Wall Street, et bien sûr le lobby israélien) de leur mainmise sur le Congrès. Clinton, comme nous l’avons vu, est bénéficiaire du système de financement de campagne, et ne fera pas grand-chose à ce sujet.

Si Clinton est élue, comment voyez-vous sa relation avec la Chine et la Russie ?

La vision du monde de Clinton sur les relations internationales est calquée, comme beaucoup d’initiés à Washington, sur le disque rayé de la paix par la force. L’exemple auquel je pense ici est le pivot ou le rééquilibrage en Asie-Pacifique, qui est devenu réellement une forme de confinement militaire de la Chine ; les éléments diplomatiques et économiques du rééquilibrage sont tombées du wagon et sans miroirs, ils sont passés inaperçus. Clinton continuera vraisemblablement à voir la Chine et la Russie en termes de concurrence, et certainement jamais d’égal à égal. Mais la question fondamentale de cette mentalité, qui est une mentalité d’empire, est que cette façon de voir le monde et des pays comme la Russie et la Chine interdit au spectateur de voir le monde comme d’autres le voient. Pour cette raison, Clinton ne saisira jamais pleinement les intentions de Pékin et de Moscou. Elle ne comprendra jamais leur sentiment d’insécurité, qui, historiquement, si l’on veut regarder en arrière, a en partie pour origine les perceptions erronées de la politique étrangère américaine.

Clinton continuera à maintenir la Russie et la Chine aux normes américaines du libéralisme et de la démocratie, sans égard pour les affaires intérieures de chaque État. Alors qu’en effet la poursuite de l’autodétermination est un idéal, et certainement une politique étrangère méritant d’être encouragée, le style de Clinton est surtout de gronder de l’extérieur plutôt que de guider de l’intérieur. C’est une position politique très superficielle car une fois que le commerce et l’économie s’impliquent, le libéralisme et les droits de l’homme, entre autres, sont vite remis en cause. Cela s’est produit à maintes reprises et la Chine, autant que la Russie, le savent.

Va-t-elle revoir le dossier du nucléaire iranien et l’accord entre Cuba et les USA ?

Clinton s’est beaucoup impliquée elle-même dans le dossier de la politique étrangère d’Obama, parmi beaucoup d’autres choses, et j’oserai dire qu’elle poursuivra dans cette voie, en fonction bien sûr des Iraniens. Alors que Clinton cède aux exigences du lobby d’Israël, comme tous les présidents américains le doivent, une interruption du traité entre les États-Unis et l’Iran retarderait le traité sur la non-prolifération nucléaire de manière significative. En outre, les Européens veulent que cet accord réussisse. La même chose peut être dite concernant Cuba. Il est temps de passer à autre chose. Washington a des relations avec de nombreux gouvernements autoritaires; Cuba ne devrait pas être un cas particulier.

Bernie Sanders constitue-t-il une alternative sérieuse à l’élection de Clinton ?

En termes de soutien populaire et de sa politique, je pense que la réponse est très certainement oui. En termes de processus politique, pas tant que ça. Le jeu est malheureusement truqué en faveur d’Hillary. Les Démocrates ont rendue très difficile la nomination d’un outsider. Ceci revient au comptage des super-délégués représentés en bout de ligne par l’établissement. C’est pour cette raison que Sanders a pu gagner le Wyoming mais perdre le vote des délégués au profit de Clinton. La démocratie populaire en Amérique est une illusion.

Une intervention de l’OTAN en Libye est souvent évoquée alors que certains pays voisins, tels que l’Algérie, privilégient une solution politique. Si la France porte la responsabilité du chaos libyen actuel, les Etats-Unis peuvent-ils se permettre une nouvelle intervention militaire en Libye ?

La question est dans quelles conditions. L’intervention militaire sous Obama et George W. Bush s’est avérée à la fois coûteuse et peu satisfaisante. La réticence d’Obama à s’impliquer davantage dans le bourbier de la Syrie avec des troupes au sol est très caractéristique des échecs passés au Moyen-Orient et je dirais que la poursuite d’une implication est susceptible d’être considérée partout avec scepticisme et doute. Ce que nous avons vu cependant, notamment sous Obama, c’est l’émergence de l’utilisation de drones. L’intervention militaire américaine est devenue très sale et distante. Les « cibles » des drones ont été déshumanisées, tandis que les meurtres collatéraux ne sont pas suffisamment signalés en Occident. Les États-Unis pendant ce temps ont offert de l’argent et du matériel militaire à toute mafia prête à s’aligner avec les intérêts de la politique étrangère américaine.

Que pensez-vous des déclarations de l’ancien maire de New York, Rudolph Giuliani, qui considère Hillary Clinton comme membre fondateur de Daesh ?

Les remarques de Giuliani sont évidemment irresponsables, ignorantes et purement politiques. Il ne fait aucun doute que la politique américaine au Moyen-Orient est responsable de la montée de Daech, mais singulariser Clinton pour faute est à la fois désespéré et inconvenant, sans tenir compte du fait que c’est Bush qui a décidé d’aller faire campagne en Irak. Plus important cependant, toute cette question autour des accusations ne résout pas le problème initial de la lutte contre Daech. La politique intérieure a rendu le processus d’élaboration des politiques sur cette question très difficile.

Interview réalisée par Mohsen Abdelmoumen

Qui est Adam Bartley ?

Adam Bartley est un Ph.D. candidat et professeur assistant à l’Université RMIT (Melbourne), où il enseigne l’histoire mondiale, la sécurité et la politique étrangère des États-Unis. Il est membre associé au Centre de recherche mondial à Melbourne. Ses intérêts de recherche, entre autres, se concentrent sur la politique étrangère américaine et sa relation avec la Chine actuellement et au niveau historique. En dehors de faire des recherches pour son doctorat, Adam est actuellement engagé dans un projet concernant la stratégie chinoise en mer de Chine du Sud et la réponse américaine. Ses articles paraissent dans Counterpunch et The Diplomat. Adam parle couramment le mandarin.

Published in English in American Herald Tribune, May 4, 2016: http://ahtribune.com/us/2016-election/871-adam-bartley.html

In Oximity: https://www.oximity.com/article/Adam-Bartley-La-d%C3%A9mocratie-popula-1

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