Pr. Peter Phillips : « Nous sommes confrontés à un siècle de fascisme »

Publié le par Mohsen Abdelmoumen

Professor Peter Phillips. DR.

Professor Peter Phillips. DR.

Mohsen Abdelmoumen : Dans un de vos écrits, vous qualifiez le XXIe siècle de siècle du fascisme. Comment en sommes-nous arrivés là ?

Pr. Peter Phillips : Le 11/9 a ouvert la voie à une guerre mondiale contre le terrorisme et à l’augmentation d’un État policier aux États-Unis et à l’étranger. Nous sommes confrontés à un siècle de fascisme à moins que d’importants mouvements de démocratie sociale n’interviennent. Le mécanisme de la démocratie d’État et des élections aux États-Unis et la plupart des autres fonctions ne sont rien de plus que du théâtre à grande échelle.

Vous évoquez la TCC (Tansnational corporate class : classe capitaliste transnationale) dans vos écrits, pouvez-vous nous éclairer sur ce concept ?

La classe dirigeante américaine est depuis longtemps déterminée à être une élite qui se perpétue essentiellement elle-même et qui maintient son influence à travers des institutions de décision politique comme l’Association nationale des Fabricants, la Chambre du Commerce des États-Unis, le Conseil des Affaires, le Business Roundtable, le Conference Board, l’Institut américain des Entreprises pour la Recherche de Politique publique, le Conseil des Relations étrangères et d’autres groupes de politique centrés sur les affaires. Ces associations ont longuement dominé les décisions politiques au sein du gouvernement des États-Unis.

Les élites du pouvoir capitaliste existent dans le monde entier. La mondialisation du commerce et du capital amène les élites du monde dans des relations de plus en plus interconnectées, au point où les sociologues théorisent maintenant sur le développement d’une classe capitaliste transnationale (TCC). Dans l’une des œuvres d’avant-garde dans ce domaine, The Transnational Capitalist Class(la classe capitaliste transnationale – 2000), Leslie Sklair a fait valoir que la mondialisation a élevé des sociétés transnationales (TNC) à des rôles internationaux plus influents, avec le résultat que les États-nations sont devenus moins importants que les accords internationaux développés par l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC) et d’autres institutions internationales. Une classe capitaliste transnationale a émergé de ces sociétés multinationales, dont la loyauté et les intérêts, tout en étant enracinés dans leurs sociétés, étaient de plus en plus d’envergure internationale.

Vous évoquez un gouvernement mondial composé de 13 plus grandes entreprises et de 161 directeurs qui gèrent $23 910 000 000 000, et autour duquel gravitent le G8, le G20, l’OMC, la banque mondiale, l’OTAN et diverses organisations telles que la Commission Trilatérale, le Forum Économique, la Banque des Règlements internationaux et le groupe Bilderberg. Peut-on encore parler d’une quelconque souveraineté des États et de leurs peuples ? À quoi servent les Parlements et peut-on encore parler de démocratie ?

En 2014, nous avons décidé d’identifier les personnes dans les conseils d’administration des dix plus grandes sociétés de gestion d’actifs et des dix entreprises les plus centralisées. En raison des chevauchements, c’est un total de treize entreprises qui ont collectivement 161 administrateurs dans leurs conseils d’administration. Nous pensons que ce groupe de 161 personnes représente le cœur financier de la classe capitaliste transnationale du monde. Ils gèrent collectivement $ 23.91 billions (2014) dans des fonds et opèrent dans presque tous les pays du monde. Ils sont le centre du capital financier qui alimente le système économique mondial. Les gouvernements occidentaux et les organismes politiques internationaux travaillent dans l’intérêt de ce cœur financier pour protéger la libre circulation des investissements du capital partout dans le monde. Ajoutez quelques milliers à ces 161 et vous trouverez 100 billions $, c’est-à-dire la moitié de la richesse dans le monde gérée par ce petit groupe de personnes concentrées dans la TCC.

La TCC représente les intérêts de plusieurs centaines de milliers de millionnaires et de milliardaires qui comprennent les personnes les plus riches dans le top du un pour cent de la hiérarchie de la richesse du monde. Ironiquement, cette accumulation extrême du capital concentré en haut crée un problème continu pour la TCC qui doit parcourir le monde pour de nouvelles opportunités d’investissement qui produiront des retours adéquats (de 7 à 10%). La guerre est un outil pour le capital sur-accumulé. Une guerre permanente contre le terrorisme offre une occasion unique au TCC de réaliser des capitaux d’emprunt avec profit aux gouvernements pour des actions militaires et de participer aux efforts de reconstruction rendus nécessaires par la guerre. La perception des impôts sur les revenus des travailleurs pour financer la guerre permanente a pour résultat une pression croissante vers des mesures gouvernementales d’austérité néolibérales, ce qui appauvrit encore plus les 99% et transfère davantage de richesse au 1% mondial.

Les États sont dépendant du capital pour la continuation et étroitement liés pour la protection des élites du TCC. Les mouvements de la démocratie et diverses mobilisations réactionnaires populistes sont toujours une menace pour la TCC. Les gouvernements et les éléments de l’État profond manœuvrent continuellement pour protéger le capital centralisé. Dans la boîte à outils des forces de sécurité de l’État profond il y a les surprises d’Octobre (ndlr : théorie de la « surprise d’Octobre »), la propagande médiatique, la diffamation et les assassinats réels, les contre-insurrections mercenaires, le financement des groupes d’opposition et le sabotage.

L’un des visages du fascisme n’est-il pas représenté par le Bohemian Club ?

Le Bohemian Club est avant tout un lieu où les élites se rassemblent et se congratulent les unes les autres. Une personne sur cinq est un fonctionnaire d’entreprise ou public très important. Le Club, comme beaucoup de clubs privés masculins, sert à construire un consensus parmi les élites. Les membres TCC des clubs tirent des enseignements sur les besoins politiques de leurs groupes politiques mondiaux comme le SFR (Council on Foreign Relations), la Commission Trilatérale, Davos, le G7, le G20, etc.

À quoi servent des élections pour désigner un président alors que le pouvoir est entre les mains de la TCC et de ses groupes d’influence opaques ?

À pas grand-chose. Les présidents et dirigeants individuels du monde entier savent que s’ils s’écartent trop de l’agenda capitaliste mondial, ils peuvent être éliminés. Le coup d’État de la CIA en 1963 a préparé le terrain pour étendre les capacités de l’État profond et celles-ci ont été reconstruites et ont été massivement élargies par la conspiration du 11/9.

L’élection du futur président des USA, que ce soit Hillary Clinton ou Donald Trump, est-elle un évènement politique majeur ou juste une représentation théâtrale ?

Un théâtre sur une grande échelle.

D’après vos écrits, la TCC et ses groupes d’influence qui ont remplacé les États gèrent les cartels internationaux de la drogue en extrayant 8 000 tonnes d’opium par an dans les zones de guerre américaines et en blanchissant $500 milliards dans les banques transnationales dont la moitié est aux USA. La TCC est-elle dans la gestion de la criminalité sous ses différentes formes, y compris le terrorisme ?

Non, la TCC tire avantage de ces crimes et à l’occasion peut participer, mais surtout le commerce de la drogue se fait par des éléments criminels avec l’approbation secrète et l’assistance des États-Unis et de l’empire militaire de l’OTAN et des groupes de sécurité de l’État profond comme la CIA et la NSA.

La nécessité pour la TCC et ses groupes d’influence d’avoir des guerres permanentes n’est-elle pas vitale ? Sommes-nous dans la thèse de Lénine « L’impérialisme stade suprême du capitalisme »?

Lénine a écrit dans une ère du pouvoir de l’État capitaliste et de l’impérialisme colonial. La mondialisation a porté le capital centralisé à un niveau mondial de contrôle avec des intérêts qui dépassent les priorités de l’État et des entreprises. La gestion de la concentration de la richesse crée et augmente le problème du surplus du capital nécessitant des opportunités d’investissement avec des rentabilités. La Guerre offre juste une telle occasion d’investir un capital excédentaire.

D’un côté on a ce que vous décrivez dans vos écrits, à savoir la TCC, les cercles opaques, le gouvernement mondial, regroupant des individus ne dépassant pas 0.0001% de la population mondiale, et de l’autre côté, on a une grande majorité non encadrée, non structurée. La lutte contre cette élite mondiale n’est-elle pas perdue d’avance ?

L’élite mondiale de la TCC a toujours peur des mouvements démocratiques de masse qui pourraient perturber la croissance continue du capital dans le monde. Notre travail en tant que militants politiques est d’encourager et de soutenir les mouvements démocratiques partout où ils émergent.

Peut-on parler de false flag sur fond d’élections présidentielles dans le cas de la tuerie d’Orlando, sachant que le tueur appartenait à l’entreprise de sécurité G4S depuis 2007 et que l’on évoque aussi le fait qu’il avait des liens avec la CIA ?

Le meurtrier de masse d’Orlando, Omar Mateen, a travaillé pour G4S, l’un des plus importants employeurs de la sécurité privée dans le monde. G4S a quelque 625.000 employés sur les cinq continents dans plus de 120 pays. En tant que société de sécurité privée, il fournit des services autant pour les gouvernements que pour les entreprises. Certains de ses contractants bien connus sont avec le gouvernement britannique, les États-Unis, Israël, l’Australie et beaucoup plus. GS4 offre une gamme de services dans les domaines des prisons, du maintien de l’ordre et dans la sécurité des installations importantes. Dans le secteur des entreprises, il a travaillé avec des sociétés bien connues telles que Chrysler, Amtrak, Apple, et la Bank of America.

À ce stade, tout ce que nous savons est que le FBI a essayé de recruter et de piéger Mateen il y a trois ans et ça n’a pas marché. Donc, nous ne pouvons pas dire que ses meurtres étaient une opération de faux drapeau. La preuve n’est pas encore là.

Allons-nous vers la privatisation des secteurs stratégiques tels que la Défense, le Renseignement et la Sécurité ?

Oui.

Project Censored comme média alternatif et progressiste, et qui est dans une vision antagonique des médias de domination capitaliste ou médias de masse, est-il en pointe dans le combat contre l’ordre mondial ?

Nous le souhaitons mais non, beaucoup d’autres groupes sont impliqués dans le monde entier. Notre principal objectif est la construction de l’instruction critique globale des médias parmi les jeunes dans le monde pour contester les relations publiques et les messages de propagande à l’intérieur des entreprises médiatiques. L’industrie des relations publiques de propagande (PRP) a connu une croissance phénoménale depuis 2001 après plusieurs années de consolidation régulière. Il y a trois méga sociétés PRP cotées en bourse. Dans l’ordre de grandeur, les entreprises sont Omnicom, WPP et Interpublic Group. Ensemble, ces entreprises emploient 214 000 personnes dans plus de 170 pays collectant chaque année quelque 35 milliards de revenus. Non seulement ces entreprises contrôlent une énorme quantité de richesse, mais elles possèdent un réseau de connexions dans les puissantes institutions internationales avec des liens directs vers les médias d’entreprise, les gouvernements, les sociétés multinationales et les organismes mondiaux d’élaboration des politiques.

La consolidation des médias d’entreprise a été l’occasion pour les entreprises de relations publiques d’émerger comme orchestrateurs de l’information mondiale et des nouvelles. Les nouvelles des médias d’entreprise prennent une position secondaire de plus en plus dépendante des entreprises PRP et des communiqués de presse du gouvernement. Le monde d’aujourd’hui est confronté à un empire médiatique militaro-industriel PRP si puissant et complexe que la vérité est la plupart du temps absente ou rapportée dans des segments déconnectés avec peu de contexte historique. Le résultat donne des nouvelles gérées par le gouvernement et les sociétés PRP, souvent verrouillées, y compris à la fois la libération des histoires spécifiques destinées à renforcer le soutien du public, ainsi que la non-couverture délibérée de nouvelles qui risquent de compromettre les objectifs du capitalisme. Il a été estimé il y a treize ans que jusqu’à 80 % de toutes les histoires de nouvelles dans les médias d’entreprise étaient sourcées ou directement sous l’influence des sociétés PRP. La pénétration des PRP dans les médias d’entreprise ne peut qu’être encore plus grande aujourd’hui.

Les médias alternatifs sont-ils des outils de lutte efficaces face au gouvernement mondial et à son immense force de frappe ?

Oui, les médias indépendants et les médias d’instruction critique sont notre espoir pour la démocratie.

Interview réalisée par Mohsen Abdelmoumen

Qui est le Professeur Peter Phillips ?

Peter Phillips est un intellectuel américain, professeur de sociologie à la Sonoma State University et Président de la Fondation pour la Liberté des Médias et du Project Censored depuis 15 ans. Il enseigne la Censure des Médias, la Sociologie Investigatrice, la Sociologie du Pouvoir, la Sociologie des Conspirations, la Sociologie Politique et la Sociologie des Médias. Peter Phillips a publié quatorze éditions de Censored : Media Democracy in Action chez Seven Stories Press. Aussi chez Seven Stories Press : Impeach the President: The Case Against Bush and Cheney (2006) et Project Censored Guide to Independent Media and Activism (2003). En 2009, le Pr. Phillips a reçu le Prix Dallas Smythe de l’Union pour les Communication Démocratiques. Le Dallas Smythe est un prix national accordé aux chercheurs et aux activistes qui, à travers leurs recherches et/ou leur production, ont apporté des contributions significatives à l’étude et à la pratique de la communication démocratique. Peter Phillips a aussi remporté le Prix Firecracker Alternative Book en 1997.

Peter Phillips écrit des éditoriaux pour les médias indépendants dans tout le pays et a publié des dizaines de publications dans des journaux et des sites web dont : Z magazine, Free Inquiry, Counterpunch, Common Dreams,Buzzflash,Dissident Voice, Social Policy, et Briarpatch. Il aborde fréquemment la censure des médias et diverses questions sociopolitiques dans des émissions de radio et de télévision telles que : Talk of the Nation, Air America, Talk America, World Radio Network, Flashpoints, et le Jim Hightower Show.

Peter Phillips a réalisé de nombreuses études investigatrices qui sont disponibles sur Project Censored, dont : Private Military Companies in Service to the Transnational Capitalist Class (Les sociétés militaires privées au service de la classe capitaliste transnationale) ; Law Enforcement Related Deaths in the US: “Justified Homicides” and the Impacts on Families (Application de la Loi relative aux décès aux États-Unis : les « homicides justifiés » et les impacts sur les familles) ; Financial Core of the Transnational Corporate Class (Le cœur financier de la classe d’entreprise transnationale) ; The Global Dominance Group: 9/11 Pre-Warnings & Election Irregularities in Contex (Le groupe de dominance mondiale : les pré-avertissements du 11/9 et les Irrégularités électorales dans le contexte) ;A Study of Bias in the Associated Press (Une étude portant sur la partialité dans l’Associated Press) ; Practices in Health Care and Disability Insurance (Pratiques en matière de soins de santé et d’assurance-invalidité) ; US Electromagnetic Weapons and Human Rights (Armes électromagnétiques américaines et droits de l’homme) ; Building a Public Ivy: Diversity at Three California State Universities (Construire une Ivy – [ndlr : relatif à l’Ivy League = universités privées prestigieuses]- publique: la diversité dans trois universités de l’État de Californie) ; et The Left Progressive Media: Inside the Propaganda Model (Les médias de la gauche progressiste : à l’intérieur du modèle de la propagande).

Sa thèse de doctorat en 1994 était intitulée : A Relative Advantage: Sociology of the San Francisco Bohemian Club (Un avantage relatif: la Sociologie du San Francisco Bohemian Club), Université de Californie, Davis.

Published in English in American Herald Tribune, June 29, 2016: http://ahtribune.com/politics/1026-peter-phillips.html

In Oximity: https://www.oximity.com/article/Pr.-Peter-Phillips-Nous-sommes-confron-1

In Palestine Solidarité: http://www.palestine-solidarite.org/analyses.mohsen_abdelmoumen.300616.htm

Publié dans Interviews