Tewfik Hamel : On ne lutte pas contre les moustiques avec une kalachnikov, mais en « expurgeant le marais » qui les soutient.

Publié le par Mohsen Abdelmoumen

Tewfik Hamel. DR.

Tewfik Hamel. DR.

Mohsen Abdelmoumen : D’après vous, Daech n’est-il pas en train d’opérer un retrait tactique notamment en Syrie et en Irak, surtout quand on voit des villes comme Falloujah tomber aussi facilement, ce que les médias occidentaux présentent comme une défaite de Daech ?

Tewfik Hamel : Il est encore tôt de parler de la défaite de Daech. En Syrie, en Irak comme en Libye, ni le pire ni le meilleur n’est inévitable. La situation est très complexe. Ces pays subissent ce que l’on appelle dans le jargon militaire la « guerre parmi les populations » où les concepts traditionnels de la victoire décisive peuvent avoir moins de sens. Dans ce type de conflit, les groupes armés non étatiques de toutes sortes puisent leur force et liberté d’action principalement de leur capacité à manipuler, intimider et mobiliser les populations, et ils le font en utilisant un éventail de méthodes allant de la contrainte à la persuasion.

Le niveau politique doit identifier les objectifs politiques et les corroborer avec la stratégie militaire adéquate. Ensemble, les niveaux à la fois militaires et politiques doivent coopérer dans le choix de la fonction la plus adéquate de la force: l’amélioration, la contrainte, la dissuasion ou la destruction. Sur le terrain, les forces militaires doivent utiliser la force pour atteindre de nouveaux objectifs: quand vous combattez parmi les populations, vous devez gagner la population, et pas nécessairement occuper ou détruire des cibles traditionnelles. En effet, « faire la guerre à des insurgés » c’est comme « manger de la soupe avec un couteau », une chose « difficile à apprécier pleinement jusqu’à ce que vous l’ayez fait », disait John Nagl, qui en a fait l’expérience.

Dans la lutte contre la criminalité, le terrorisme et les insurgés, le gouvernement dispose d’un avantage initial en termes de ressources, cependant contrebalancé par l’obligation de maintenir l’ordre et de protéger la population et les ressources critiques. Les terroristes et insurgés réussissent en semant le chaos et le désordre ; le gouvernement échoue s’il ne maintient pas un ordre satisfaisant. Donc s’il se borne à tuer ou à faire des prisonniers, l’Etat ne peut gagner. Gagner les guerres et gagner la paix sont ainsi deux missions fort différentes. Terroristes et criminels peuvent semer le désordre partout, tandis que l’armée doit maintenir l’ordre partout. Le rétablissement de l’ordre en Syrie et en Irak passe par le renforcement de l’Etat exigeant la poursuite de la « tactique du salami », « tranche après tranche, jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien ». C’est-à-dire récupérer les territoires des terroristes quartier après quartier, ruelle après ruelle, village et village, région après région, etc.

Une étude de la RAND Corporation de 2008, analysant les groupes terroristes qui existaient dans le monde entier entre 1968 et 2006, a révélé que la plupart des groupes terroristes ont mis fin à leurs activités en raison des opérations de la police locale ou des opérations des services de renseignement qui ont permis la suppression ou l’arrêt des membres-clés (40%) ou parce que ces groupes ont rejoint le processus politique (43%). La force militaire a rarement été la raison principale de la fin de ces groupes. Il est vrai aussi que « les groupes terroristes religieux prennent plus de temps à être éliminés que d’autres groupes et atteignent rarement leurs objectifs ». Aucun n’a réussi à remporter la victoire, et la probabilité qu’Al-Qaïda et même Daech renverse un gouvernement au Moyen-Orient est nulle. Malgré le soutien que reçoivent les groupes terroristes actifs en Syrie et en Irak, ils n’ont pas réussi à renverser le régime syrien. L’internationalisation du conflit assombrit les perspectives pour une issue rapide et a aggravé la souffrance de la population syrienne.

Ne pensez-vous pas que Daech se redéploye en Libye pour en faire une véritable base arrière dans le futur qui compensera les territoires qu’elle a perdu en Irak et en Syrie ? Le centre de commandement de Daech ne va-t-il pas se déplacer en Libye ?

C’est un scénario peu probable. Premièrement, Daech, par essence, est une organisation irakienne -le produit d’un contexte particulier. Dans le slogan « Etat islamique », il n’y a d’Etat ou d’islamique que le nom. Elle est davantage une organisation laïque (baathiste dans ses veines) que religieuse, qui a compris que « la religion devient une arme dangereuse quand on sait comment s’en servir » (pour reprendre l’expression de Frédéric le Grand en 1747). La religion joue un rôle central dans l’auto-compréhension de nombreuses personnes et a un effet significatif sur les buts, les objectifs et les structures de la société. Dans certains cas, l’auto-compréhension religieuse peut jouer un rôle déterminant ou régulateur de la politique, la stratégie ou la tactique. Mais les institutions étatiques – qui définissent les règles de l’appartenance politique, la représentation et l’allocation des ressources – jouent un rôle-clé et c’est l’identité politique qui domine le jeu politique.

En Grande Bretagne, par exemple, la majorité des sondages réalisés depuis le 11 Septembre 2001 montre – malgré un contexte général défavorable – que les musulmans se sentent plus britanniques que les autres minorités. Les jeunes britanniques musulmans se sentent plus intégrés que leurs homologues européens [1].La mouvance islamiste algérienne a connu plusieurs transformations radicales, habituellement en réponse à des pressions externes, des menaces existentielles et des opportunités d’expansion. Deux changements interdépendants ont eu lieu : la conversion du GSPC en AQMI ; et un processus de « sahelisation », c’est-à-dire un changement stratégique à partir de l’Algérie comme le centre opérationnel principal vers la région du Sahel, une zone comprenant le Sud de l’Algérie, le nord du Mali, la Mauritanie et le Niger. Son déplacement vers le Sud pour survivre a impliqué le centrage de ses opérations, parallèlement à l’érosion de sa puissance en Algérie. En effet, les groupes armés sont des organismes vivants, pas des structures mécaniques. Ils changent, se transforment et se recombinent en permutations infinies. Les acteurs locaux ne disparaissent pas dans les nouveaux réseaux mondiaux. Au contraire, leur mise en réseau mondial permet aux entités criminalo-terroristes traditionnelles de survivre et de prospérer, en échappant, à un moment difficile, au contrôle d’un Etat donné. De cela, AQMI est un exemple clair. Même « régionalisée » et intégrée au « djihad mondial », sa direction est essentiellement algérienne et ses activités visent principalement l’Algérie. Pareil pour Daech. Sa direction est surtout composée d’anciens officiers de Saddam.

Il est peu probable qu’une organisation telle que Daech puisse voir le jour en Libye. Les contextes sont différents. L’Algérie ne le permettra pas. Seule, elle a les moyens de rendre l’organisation moins destructrice et moins cohérente plutôt que de la vaincre militairement. Elle n’hésitera pas à le faire si la sécurité nationale est en jeu. Daech en Syrie est devenue puissante car elle bénéficié du laxisme des acteurs impliqués dans ce conflit qui avaient des objectifs contradictoires. L’Occident, la Turquie et les pays de Golfe étaient centrés sur le renversement du régime syrien. Ce n’est que tardivement que la lutte contre Daech a été inclue comme un second objectif. La situation en Libye est différente. Contrairement à la Syrie, le régime Kadhafi est renversé. Les divergences portent sur le partage du « butin ». L’Europe et les États-Unis ne l’accepteront jamais. Malgré la divergence des intérêts, le processus de rétablissement de l’ordre est déjà en cours. Et tout acteur menaçant cet objectif sera combattu.

[1] Voir « British Muslims », The Times, 3 juillet 2012 ; Ruth Smith, « Britain’s young Muslims more integrated than rest of Europe », Children & Young People Now, 12 aout 2009

Quelle est votre analyse de l’attentat de l’aéroport d’Istanbul et de l’attaque qui s’est déroulée à Dhaka au Bengladesh ? Et comment expliquez-vous que Daech intensifie ses attentats à l’étranger ? Quel en est le message sous-jacent ?

Le terrorisme est une menace transnationale croissante. Il s’étend de l’Afrique à l’Europe et l’Asie, etc. Il est une menace dans le monde entier avec de variables modes d’expression et de justification et avec différentes tactiques de modus operandi. Un phénomène ni récent ni statique, le terrorisme a considérablement évolué au fil du temps, même s’il conserve certaines caractéristiques qui l’ont historiquement caractérisé. Bien que des événements aléatoires puissent évidemment terroriser, le terrorisme est par sa nature un événement organisé et planifié ou politique. Le terrorisme se produit à la fois dans le contexte de la résistance violente à l’État et à l’impérialisme ainsi qu’au service des intérêts de l’Etat. A travers ces attentats, Daech cherche probablement à desserrer l’étau qui se referme autour d’elle. Daech s’apparente à une mosaïque hybride criminalo-terroriste dont la réputation sanglante est connue par tout le monde. Il est donc clair que l’impact d’un groupe local sera plus important s’il a déclaré son allégeance à Daech.

Le terrorisme fait partie de la politique mondiale depuis le début du 20e siècle. Ses caractéristiques sont fonction de l’évolution des processus globaux et des structures liées à : la guerre, l’impérialisme, le renforcement de l’État, et la structure de l’économie-monde. Le terrorisme et la lutte contre le terrorisme ont également évolué dans une pratique géopolitique mondiale. Donc, la modernisation produit un ensemble interdépendant de facteurs qui sont une cause importante du terrorisme, comme la complexité accrue à tous les niveaux de la société et de l’économie a crée des opportunités et des vulnérabilités. Des réseaux sophistiqués de transport et de mobilité offrent la communication et les moyens de la publicité pour les terroristes. En outre, compte tenu d’une source de mécontentement (et dans l’Etat moderne centralisé avec sa bureaucratie sans visage, le manque de réactivité face aux demandes omniprésentes), le terrorisme est considéré comme une stratégie intéressante pour les petites organisations de diverses tendances idéologiques qui veulent attirer l’attention sur leur cause, provoquer le gouvernement, intimider les opposants, impressionner le public, ou promouvoir l’adhésion des fidèles.

La direction de Daech (et d’Al-Qaïda) a poursuivi une stratégie de mobilisation des groupes locaux avec des griefs locaux au jihad mondial. Il n’y a pas de réseau ennemi monolithique avec un seul ensemble de buts et objectifs. La nature de la menace est plus compliquée. La tendance dans le monde des mouvements islamistes semble fonctionner à travers des « théâtres d’opérations » régionaux (l’Europe Occidentale, les Amériques, l’Afrique de Nord, le Moyen-Orient, l’Afrique de l’Est, le Caucase et la Russie, l’Asie centrale et du Sud, l’Asie du Sud-est) plutôt que comme un bloc monolithique. Les preuves suggèrent que des groupes islamistes au sein des théâtres suivent des approches idéologiques ou stratégiques générales qui sont conformes aux déclarations de Daech, et partagent un style tactique commun et le lexique opérationnel. Mais il n’y a pas de preuve claire qu’elle contrôle ou dirige le jihad dans chaque théâtre directement. Avec de plus en plus de filiales au Yémen, en Somalie et en Afrique du Nord, Al-Qaïda et Daech sont plus diffuses dans leurs portée et mission.

La tendance est à l’autonomisation des cellules locales, qui auront plus de liberté à tracer leur propre chemin et planifier leurs propres campagnes. Comme effet pervers, la décapitation d’Al-Qaïda semble semer les graines d’un nouveau terrorisme que Daech a centralisé. Mais il est probable que la direction des nouvelles cellules – toujours plus décentralisées et atomisées – quitte cette logique. Les experts disent que le réseau ne peut pas être contrôlé par un seul leader, sur une base quotidienne. Mais du fait de l’autonomisation et la diversité des intérêts et des enjeux, les déclarations d’allégeance des groupes locaux à Daech et Al-Qaïda, par exemple, ne valent pas grand-chose. Les rivalités entre Al-Qaïda et Daech ne sont que la traduction – au niveau macro du djihad mondial – des rivalités existantes entre les groupes locaux affiliés. Il s’agit, probablement, d’un lien symbolique mutuellement bénéfique. Pour les groupes locaux, l’attribution du label pourrait renforcer la légitimité parmi les radicaux et faciliter le recrutement – un moyen classique d’assurer la loyauté à la cause commune et d’asseoir les fondements d’une obéissance aveugle. Pour Al-Qaïda et Daech, cela leur donne l’illusion de la toute-puissance et d’une présence mondiale. Il n’est pas exagéré de dire que Daech et Al-Qaïda sont devenues plus un logo commercial de marketing pour fomenter le terrorisme.

À votre avis, les anciens réseaux terroristes tels que ceux du GIA et d’autres groupes, notamment en Belgique, en Suisse et dans diverses capitales européennes, ne sont-ils pas des réseaux logistiques de Daech ? Y a-t-il eu la jonction entre les anciens et les nouveaux réseaux djihadistes ?

Daech, organisation hybride criminalo-terroriste, est composée d’éléments hétérogènes. Le problème, c’est que la vaste gamme de mouvements islamistes – très variés dans la constitution sociale, la structure et programme – a laissé de nombreux observateurs perplexes. L’Occident ne sait pas vraiment quoi en penser. Les raisons du récit extrémiste trouvent un terrain fertile dans tant de sociétés à travers le monde qui sont aussi diverses que les sociétés elles-mêmes. On peut distinguer la présence de trois groupes salafistes distincts qui traversent et composent à la fois les organisations du djihad mondial (comme Daech et Al-Qaïda) et les groupes locaux (comme le FIS) : politique, djihadiste et da’wa (les puristes). Bien que ces groupes distincts acceptent les mêmes enseignements religieux à un niveau macro, l’application d’une interprétation puriste du texte du Coran et de la Sunna, les chefs religieux locaux interprètent ces textes en fonction des contextes locaux. Ces communautés distinctes, cependant, ne sont pas des entités statiques qui sont restées inchangées au fil du temps. Chacune a prédominé à un moment donné.

Au cours des trente dernières années, les allégeances et les appartenances locales dans les sectes politiques, djihadistes et da’wa ont beaucoup changé. La nature changeante de ces communautés salafistes, particulièrement la montée du salafisme politique dans les années 1980 et djihadiste dans les années 1990, s’explique par l’évolution du contexte politique mondial, et le déplacement des possibilités d’accès au pouvoir sur le terrain. Le contexte international lié au retour du religieux et l’impact de la fin de la guerre froide et de la mondialisation sont à prendre en considération. L’insurrection islamiste est l’un des aspects du nationalisme religieux affrontant l’État séculier.

Le FIS a ainsi fourni un véhicule pour la propagation du radicalisme par glissements à travers la société, qui a ensuite été aggravé par sa fracturation après l’annulation des élections en 1992. Les Salafistes djihadistes sont ceux qui sont actifs dans les conflits armés contre l’État ou d’autres acteurs internationaux. Plusieurs de ces groupes ont opéré ou continuent d’opérer au sein du GIA, GSPC, et enfin AQMI. Le renforcement de la tendance djihadiste fut en partie facilité voire accéléré par le retour des militants algériens qui avaient combattu en Afghanistan et ont apporté une idéologie mondiale djihadiste dans le pays. Ce sont ces éléments qui constituaient le noyau dur du GIA, qui s’est rapidement démarqué des autres groupes armés à travers sa volonté d’utiliser les formes extrêmes de violence. Estimés entre 2 000 à 3 000 à leur retour en Algérie, les « Afghans » algériens ont dérivé vers l’aile extrême du mouvement islamiste, et plus tard ont formé le noyau du plus féroce des groupes terroristes algériens. Ce qui a fait la brutalité unique du GIA est leur position au sein du groupe.

Ce sont eux qui ont constitué en quelque sorte une « avant-garde » de l’insurrection islamiste et ont été en mesure de renforcer le soutien à l’islam révolutionnaire en prétendant qu’ils avaient réussi contre l’URSS et en soulignant combien l’islamisme modéré n’avait pas réussi à atteindre le pouvoir pacifiquement ailleurs. De manière générale, les islamistes radicaux voient dans une « avant-garde composée de vrais croyants, des agents de la révolution qui montrent la voie à suivre ». Selon les radicaux, la révolution islamiste ne peut être laissée à la population parce que son esprit a été contaminé par les idées étrangères des forces décadentes. En outre, la création d’une petite unité d’avant-garde répond aux besoins stratégiques et aux exigences de sécurité. Daech se compose des trois catégories (politiques, djihadistes, puristes) et d’autres groupes sans lien, y compris des gangs criminels. En ce moment, la force est en faveur des éléments djihadistes qu’il faut affaiblir. La solution passe par « une stratégie de désagrégation » visant à démanteler, ou briser, « les liens dans le jihad mondial ». L’Algérie l’a fait au niveau national de multiples façons (groupes auto-défenses et police communale, réconciliation nationale, forces armées, etc.). Une stratégie de désagrégation « signifie des choses différentes à des moments différents ou dans des théâtres différents, mais fournit une conception stratégique unificatrice pour une confrontation mondiale prolongée. Néanmoins, plusieurs idées pratiques découlent de cette conception stratégique ».

Selon vous, les services de renseignement occidentaux ont-ils étudié sérieusement le cas algérien et se sont-ils instruits notamment de l’expertise de l’armée et des services de renseignement algériens dans la lutte antiterroriste ?

La menace terroriste est appréciée différemment. Si Al-Qaïda comme organisation est devenue virtuelle suite à la guerre totale contre le terrorisme, Daech en est aussi le produit. L’Algérie a de l’expérience dans la lutte anti-terroriste, ce qui a fait dire au sous-secrétaire d’État William Burns : « Washington a beaucoup à apprendre de l’Algérie sur les moyens de lutter contre le terrorisme ». Les visites répétitives de hauts dirigeants européens et américains témoignent de cet intérêt. Mais il est clair que l’Algérie n’a pas encore exploité tout son potentiel en la matière. Durant la guerre froide, on vantait le « pouvoir égalisateur de l’atome ». Aujourd’hui, la nature de l’ennemi et les besoins du combat exposent le « pouvoir égalisateur de l’information ». L’information est le pouvoir. Savoir s’en servir importe plus que l’information elle-même. Comme les grandes puissances sont fascinées par la haute technologie, et vu la nature insidieuse de l’ennemi et le caractère asymétrique de la lutte, ce facteur est la meilleure carte des petits États pour conserver une place privilégiée dans le concert des grandes puissances et renforcer leur influence et leur pouvoir de négociation. Avoir sa voix au chapitre signifie être « l’homme sur le rocher ». Une source de la CIA a expliqué que l’agence était incapable d’empêcher les attaques de 9/11 parce qu’ils ne disposaient pas d’un espion en place au sein du cercle d’Al-Qaïda. « Si seulement », dit-il, « nous avions eu un homme sur le rocher à côté d’Oussama ben Laden, étudiant ses pensées, étudiant ses plans ».

Certaines de nos sources européennes liées au renseignement nous ont affirmé que des agents ont travaillé sur des réseaux du GIA et du GSPC agissant en Algérie dans les années ‘90. Ces agents ont averti leurs gouvernements, pourquoi n’ont-ils pas été entendus à cette époque là ? Les populations occidentales ne sont-elles pas en train de payer les erreurs stratégiques passées de leurs gouvernements ?

Les attaques du 11 septembre ont eu lieu malgré les alertes répétitives de la CIA en direction des décideurs politiques. Richard Immerman, historien et ancien haut officier du renseignement, soutient que l’analyse stratégique du renseignement n’a jamais compté dans le processus décisionnel de la sécurité nationale des États-Unis. Cela peut s’expliquer également par le fait que les décideurs cherchent de l’information à l’appui de leur point de vue et agenda existants, tout en ignorant ou en rejetant des informations contradictoires. Par exemple, les principaux décideurs américains étaient impatients de voir les liens entre les attentats du 11 septembre et le régime irakien de Saddam Hussein. Cela est généralement associé à la perception. Les perceptions (comment les individus interprètent et comprennent les données qui leur sont présentées) sont parmi les influences les plus importantes dans la prise de décision. Une variété d’arguments ont été développés pour mobiliser le soutien pour une attaque contre l’Irak alors que les services renseignements les mettaient en garde qu’une guerre contre l’Irak pourrait accroître le terrorisme.

Toutes les professions développent des savoirs ésotériques. Leurs hypothèses et logiques ne sont généralement pas partagées par le reste de la société. Elles définissent les problèmes dans des termes spécifiques qui leur sont propres. Les membres de ces organisations et les professions qui sont bien engagés et socialisés dans les normes de leur domaine en viennent à accepter ces cadres cognitifs, symboliques et émotionnels comme naturels et évidents. Le modèle des relations civilo-militaires favorise une division entre militaire et politique. Les officiers militaires demandent toujours des objectifs clairs, alors que politiciens préfèrent éviter des déclarations claires et définitives sur quoi que ce soit. Cela explique en partie ce décalage entre la perception de la menace par les services de renseignement et la réaction des politiques qui devront intégrer leurs alertes en tenant compte d’autres priorités et facteurs y compris l’opinion publique, les coûts-avantages, etc.

Et en Occident, on ne sait pas vraiment quoi penser des divers groupes actifs dans la région. Dans de nombreux cas, le « bon sens » est privilégié au détriment de l’analyse scientifique et de terrain. Dans la guerre contre le terrorisme, les dirigeants américains et leurs alliés ont privilégié la clarté morale à la clarté stratégique. Ils voient en effet les causes du terrorisme comme une réaction contre la mondialisation, tirée principalement par l’anomie, l’envie, l’irrationalité, les États faillis, ou, en effet, le mal tout simplement. Plus précisément, il a subordonné la clarté stratégique à la clarté morale. À Washington, par exemple, le débat fait rage entre les « Confrontationists » et les «Accommodationists » dans leur tentative d’interpréter l’islam politique comme le montre Fawaz A. GERGES.

· Les « Confrontationists » voient un « choc des civilisations » et l’Islam comme incompatible avec, et une menace pour, la démocratie (comme Bernard Lewis, Judith Miller, Martin Kramer, Mortimer Zuckerman, Daniel Pipes, Samuel Huntington, Peter Rodman, Walter McDougal, Charles Krauthammer). Pour eux, les islamistes sont intrinsèquement antidémocratiques et profondément anti-occidentaux.

· Les « Accommodationists », par contre (comme John Esposito, Yvonne Haddad, Graham Fuller et Leon Hadar) ont tendance à minimiser l’importance de l’extrémisme islamiste et dire que la menace est exagérée.

S’agissant de la politique américaine sous Clinton, le gouvernement s’appuyait sur les deux courants pour formuler ses positions. D’où un paradoxe : lorsqu’on se réfère aux discours, les porte-paroles du gouvernement ont à l’unanimité épousé l’approche des « Accommodationists » et se sont montrés « culturellement sensibles et politiquement corrects ». Mais lors de la formulation et l’exécution des politiques vers des pays et des problèmes spécifiques, l’approche des « Confrontationists », inspirée par « un résidu profond d’ambivalence, de scepticisme et de méfiance », est dominante. Les approches de Georges W. Bush et d’Obama ne pas différentes si ce n’est dans la forme.

La montée de l’islamiste révolutionnaire dans le monde est le produit de plusieurs facteurs. Au-delà des facteurs internes liés à chaque pays, quelques événements internationaux-clés ont contribué à modifier l’équilibre entre les trois catégories du salafisme que nous avons citées (politiques, djihadistes, puristes) et à radicaliser les segments du mouvement islamiste :

· La révolution iranienne a stimulé la mouvance islamiste en les poussant vers l’avant dans d’autres pays, qui sont devenus plus actifs dans la vie politique.

· La résistance des moudjahidines contre les Soviétiques en Afghanistan a donné lieu à des Talibans et a montré que la lutte armée (djihad) pourrait réussir à créer un État islamique. Le retrait soviétique d’Afghanistan, considéré comme une victoire pour les moudjahidines, a donné un nouvel élan pour la re-politisation de l’islam.

· La politique américaine a aggravé le problème. Une étude de 2010 du Center for International Development and Conflict Management de l’Université de Maryland révèle que les données suggèrent fortement que le terrorisme d’aujourd’hui est en grande partie un sous-produit de la guerre en Irak et est largement différent du terrorisme du dernier quart du XXe siècle. Le total des attaques terroristes et meurtrières – qui ont augmenté de façon spectaculaire entre 1970 et début des années 1990 – a diminué jusqu’au début du XXIe siècle, puis de nouveau a augmenté au cours des dix dernières années. Les augmentations sont nettement plus élevées après 2003 si l’on inclut tous les cas de terrorisme en Irak. Même après exclusion des cas en Irak, où aucun groupe spécifique ne peut être identifié, le total des attaques terroristes a presque triplé entre 2000 et 2006.

L’intervention de l’Otan a eu les mêmes effets déstabilisants sur l’Afrique du Nord et le Sahel. La déstabilisation de la Syrie n’a fait qu’aggraver le problème du terrorisme international. Ces événements constituent des moments-clés dans le changement de l’environnement stratégique de sécurité dans le Moyen-Orient, l’Afrique, l’Asie et même l’Europe. Aujourd’hui, l’Irak, la Libye et la Syrie sont devenus « exportateurs de la terreur ». À ce rythme, le terrorisme risque de devenir ingérable dans un proche avenir. Les conflits en Afghanistan, Irak, Libye, Syrie ont servi et servent encore à socialiser une jeune génération de recrues potentielles, tant en Afrique qu’en Europe.

Pourquoi selon vous certains gouvernements occidentaux ont-ils accueilli des groupes djihadistes sur leur sol, notamment des groupes qui frappaient dans les années ‘90 en Algérie ? Comment expliquez-vous ce laxisme ?

En plus d’être un phénomène omniprésent qui transcende les contextes culturels, religieux, économiques et politiques, le terrorisme est une menace pour la stabilité politique, la sécurité internationale et le bien-être humain. Malgré le caractère récurrent de ce phénomène plus vaste, il est encore mal défini, et ouvert à des interprétations erronées, des confusions, des détournements, des abus et des justifications morales. La tendance dominante identifie le terrorisme à l’islam radical : les seules attaques terroristes à craindre seraient perpétrées par des musulmans. C’est évidement faux. Le renouveau de la radicalisation religieuse ou sous d’autres formes et couleurs n’épargnent, depuis plusieurs décennies, aucune région du monde, ni aucune religion. C’est un raccourci dangereux. Si aujourd’hui, terrorisme et Al-Qaïda/Daech (et groupes semblables motivés par le fanatisme religieux) sont devenus pratiquement synonymes, sans doute parce que la majeure partie du terrorisme contemporain est le fait de ses adhérents, cela rend possible le maintien de l’ambiguïté quant aux intentions réelles.

Au moins jusqu’au 11 septembre 2001, la plupart des menaces transnationales y compris le terrorisme ont clairement un profil globalement plus bas dans les considérations de sécurité mondiale que ne le sont les rivalités géopolitiques des grandes puissances, les guerres régionales, et la prolifération des armes de destruction massive. En outre, une partie de la classe politique occidentale ne comprenait pas vraiment ce qui se passait en Algérie et la position des pays occidentaux n’était pas la même. Après tout, l’Algérie ne faisait pas partie du camp occidental durant la guerre froide et l’insurrection terroriste islamiste servait les intérêts stratégiques de nombreux pays occidentaux. Cela n’a pas changé avec la guerre mondiale contre le terrorisme.

La guerre contre le terrorisme est une réalité, mais les objectifs sont multiples et parfois contradictoires et nuisent à la lutte antiterroriste. Ce discours – qui ne puise pas dans le vide, mais s’insère dans celui de la mondialisation – a des effets idéologiques puissants, en ce sens que l’objectif déclaré de combattre et de vaincre le terrorisme peut servir à occulter d’autres objectifs, y compris la poursuite de la mondialisation néolibérale par d’autres moyens, la préservation et la consolidation de l’hégémonie américaine, l’ouverture de nouveaux marchés pour les produits américains, l’expansion de la présence militaire, le contrôle des approvisionnements pétroliers internationaux, etc. La GWOT (ndlr : Global War on Terror) est devenue le moteur du projet mondialiste. L’expansion économique et du libre marché est justifiée par la lutte contre le terrorisme. Ce discours a aussi eu des effets constructifs réels comme il est opérationnalisé et mis en œuvre dans des systèmes, institutions et moyens d’action. Une caractérisation générale du discours de la GWOT en termes d’un certain nombre de thèmes centraux peut être décelée.

Certaines voix n’écartent pas d’autres attentats à venir en Europe. Pensez-vous que les terroristes vont choisir des cibles significatives ou choisiront-ils des cibles molles à défaut d’atteindre des cibles stratégiques ?

Connaître l’ennemi et ce qui constitue son centre de gravité est indispensable. En ce sens, « un terroriste sans cause (au moins de son point de vue) n’est pas un terroriste » (Konrad Kellen) mais il n’est pas certain, comme le prétend George W. Bush Jr, qu’« ils embrassent la tyrannie et la mort comme une cause et une croyance ». Leur idéologie a été appelée « Islam militant », « salafisme », « islamisme », « wahhabisme », « quotbisme », « djihadisme », et même « l’islam », alors que le voile n’est pas la même chose que la ceinture d’explosifs. Les attentats des dernières années à travers le monde soulignent la menace posée en particulier par les terroristes islamistes. Toutefois, ils reflètent et sont l’expression d’un phénomène plus large et plus sanglant qui s’étend bien au-delà de l’Islam.

D’ailleurs, bien que les motifs religieux puissent avoir de l’importance, le terrorisme suicidaire moderne ne se limite pas à l’intégrisme islamiste. Les groupes islamistes reçoivent le plus d’attention dans les médias occidentaux, mais, jusqu’à 2001 au moins, le leader mondial dans le terrorisme suicidaire était le groupe des Tigres Tamoul. Le recours à la religion n’est pas le propre des islamistes. Sous l’administration Bush, « la religion est devenue un instrument utilisé pour fournir une justification morale pour ce qui est, en fait, une stratégie d’empire », disaient Andrew Bacevich et Elizabeth Prodromou. Le terrorisme va bien au-delà d’Al-Qaïda et de Daech qui non seulement leur est antérieur mais va leur survivre. Compte tenu de cela, si le terrorisme doit être combattu plus efficacement, tout accord sur celui-ci doit aller au-delà de la menace qui est actuellement posée par ces deux organisations en particulier. Sans une telle approche, non seulement le terrorisme sera insoluble, mais il risque d’être ingérable.

Pour répondre à votre question, il semble nécessaire d’avoir un aperçu historique. Le terrorisme d’inspiration religieuse (après avoir été la logique dominante avant le 19e siècle) réapparaît à partir des années 1980 alors que certains facteurs ont catalysé sa sécularisation au 20e siècle. Le processus de re-politisation façonne un processus plus large où une série de facteurs sont à la fois des produits, des composantes et des catalyseurs. Alors qu’hier, le terrorisme était considéré comme une facette de la politique moderne laïque, principalement associée à la montée du nationalisme, de l’anarchisme et du socialisme révolutionnaire, le terrorisme islamiste s’inscrit dans la « quatrième vague », celui motivé par des impératifs divins. Il est donc indissociable de l’émergence des « nationalismes religieux » qui sont, à leur tour, directement liés à la mondialisation néolibérale et géopolitique mondiale. Le nationalisme religieux est la relation entre le nationalisme et une croyance religieuse particulière. Cette relation peut être décomposée en deux aspects: la politisation de la religion et l’influence réciproque de la religion sur la politique. L’évolution des tendances au sein de la « quatrième vague » a conduit à un changement significatif dans les menaces posées à la société.

Les « nationalistes religieux sont modernes sans être modernistes ». Ils sont unis par un ennemi commun – le nationalisme séculier – et un espoir commun de la renaissance de la religion dans la sphère publique, explique Mark Juergensmeyer. Deux catégories peuvent être distinguées dans le « nationalisme religieux » : ethnique et idéologique. Une des plus grandes différences entre les objectifs des nationalistes religieux est la mesure dans laquelle la religion est un aspect de l’identité ethnique (ce type de nationalisme religieux se trouve en Irlande par exemple) et la mesure dans laquelle la religion fait partie d’une « critique idéologique » contenant une vision alternative de l’ordre politique. Ce dernier type du nationalisme religieux se trouve, par exemple, dans la révolution islamique en Iran de l’ayatollah Khomeiny.

Tandis que la religion semble être la tendance générale dominante de la quatrième vague du terrorisme, les attentats-suicides semblent être la force motrice de la hausse de la létalité. Le terrorisme motivé par les impératifs religieux diffère du terrorisme purement laïc. En particulier, il s’appuie sur des systèmes de valeurs, des mécanismes de légitimation et de justification radicalement différents. Les concepts de la moralité embrassée par des terroristes « de quatrième vague » et les vues millénaristes qui forment souvent leur processus de pensée et influencent leurs actions, sont aussi différents. En tant que telles, certaines ruptures ont profondément bouleversé la donne en matière de létalité, à savoir : la généralisation des attaques suicides que Bruce Hoffman a appelées « les missiles de croisière humains » ; le culte de la mort collective (tuer autant que possible) ; le choix d’attaques de cibles plus faciles ; le déclin des groupes. Bref, la voie est à la « privatisation de la violence » mettant fin à la fameuse expression : « le terrorisme, c’est peu de victimes mais beaucoup de spectateurs ». Il est suggéré que le choix de cibles faciles est en partie dû à l’incapacité de frapper des cibles difficiles. Au sein de la « quatrième vague », on distingue deux types de terrorisme religieux à savoir :

· Le « terrorisme religieux politique » qui vise un objectif politique et où la religion est utilisée comme un moyen pour mobiliser et attirer des disciples, et justifier ses actions ; et

· Le « terrorisme millénaristique » qui n’a pas un tel objectif temporel et se bat pour un but sacré plus abstrait qui est impossible à atteindre.

C’est le « terrorisme millénaristique » qui affecte le plus les sociétés européennes et que l’on craint le plus. Les études montrent que les groupes liés à Al-Qaïda sont beaucoup plus meurtriers (36,1 morts par attaque) que les groupes religieux qui ne sont pas affiliés à Al-Qaïda (9,1 mort par l’attaque). Al-Qaïda et Daech sont bien sûr les meilleurs exemples de la montée du terrorisme religieux millénaristique. Seuls les groupes millénaristiques semblent perpétrer des attaques au cœur de l’Occident. Les conflits en Afghanistan, Irak, Libye, Syrie ont servi et servent encore à socialiser une des générations de recrues potentielles, tant en Moyen-Orient, en Afrique, qu’en Occident. Une distinction est faite entre les recrues au Moyen-Orient et en Afrique qui sont souvent des groupes où l’on voit plus d’activité criminelle. Ils se rapprochent davantage des guérilleros, chefs de guerre et gangs et sont moins intéressés par la recherche du martyre. Quant aux recrues d’origines occidentales, pour Daech/Al-Qaïda, leur utilité peut dériver de leurs aspirations idéologiques ou au martyre. Daech leur offre un système dogmatique fermé de rituels, d’idées, de conceptions, de directives et de représentations délimitant les différences entre le sacré et le profane, et entre le bien et le mal. Ce faisant, elle rationnalise les contradictions des différents groupes en leur fournissant une cause commune.

Vous êtes au courant des récentes opérations antiterroristes que mène l’armée algérienne avec des résultats très probants où le renseignement a joué un rôle-clé dans la réussite de ces opérations. En tant qu’expert dans le domaine sécurité-défense, à votre avis, quel impact auront ces opérations sur les autres groupes terroristes qui pullulent dans la région MENA ?

Un coup d’œil sur la carte géopolitique du terrorisme fait ressortir une multitude de facteurs à l’origine de ce phénomène bien que, aujourd’hui, celui-ci se cristallise dans cet ensemble de désordres qui implique l’Afrique du Nord et le Moyen-Orient. Si le terrorisme n’est pas un phénomène nouveau, le lieu des attaques terroristes a changé entre les régions du monde: l’Europe occidentale avait le taux le plus élevé dans les années 1970, l’Amérique Latine dans les années 1980, et le Moyen-Orient après 2003. Pour les besoins opérationnels, il vaut mieux appréhender l’ennemi comme un système : plutôt que des organisations terroristes, des « organismes » complexes qui dépendent de plusieurs facteurs ; leadership, populations, ressources, infrastructures et défenses. Perdre l’un de ces éléments-clés et l’ennemi est paralysé. Les perdre tous et l’ennemi est éliminé. De manière générale, les idéologies terroristes peuvent être fondées sur l’ethnicité, le nationalisme, la religion ou la vision du monde d’un leader terroriste charismatique. Et les terroristes agissent parce qu’ils pensent qu’ils peuvent atteindre leurs objectifs, généralement dans l’espoir que l’État dans lequel ils agissent sera trop faible pour les arrêter ou pour prévenir de tels actes à l’avenir. Cela signifie : Où sont-ils ? Que sont-ils ? Que veulent-ils être ou/et faire ? Que redoutent-ils ?

C’est à ces niveaux que l’Algérie pourrait venir à bout du terrorisme. Sur le long terme, le pays ne peut pas compter éternellement sur la force armée, car les affirmations chiffrées posent un problème de pertinence pour la raison toute simple que compter les terroristes est une affaire glissante. Il n’est pas évident de pouvoir faire un inventaire complet. Les estimations varient. Ces évaluations sont inexactes en partie parce que le nombre total de camps d’opération n’est pas fermement accepté. En effet, même si les experts connaissent le nombre total exact des camps, les personnes qui ont suivi la formation ne deviennent (ou ne sont restées) pas nécessairement des membres réels de l’organisation. Étant donné que ce sont toutes des estimations, on ne sait pas quelle est la proportion parmi les terroristes que les forces algériennes ont capturés ou tués. En outre, il existe un réservoir islamiste important parmi la société algérienne qui pourrait être réactivé, surtout que la mouvance islamiste algérienne n’a pas connu un processus de déradicalisation, mais de désengagement. La population djihadiste elle-même est dynamique, surtout avec le chaos régional où criminalité flirte avec terrorisme et où les groupes terroristes sont apatrides.

Bien qu’elle ait été affaiblie par les opérations antiterroristes de l’armée algérienne, AQMI continue à opérer dans certaines régions du Sahel. AQMI et d’autres organisations terroristes et criminelles constituent une menace pour la région du Sahel. La réalité est que les pays de la région font face à une nouvelle catégorie de terroristes directement liés à la guerre mondiale contre le terrorisme. Les autorités algériennes ont arrêté des terroristes venant juste de rentrer d’Irak. Leurs calendrier, méthodes et objectifs semblent tous porter la marque d’un groupe de type Al-Qaïda. Avant 2007, les attentats-suicides ne font pas partie de ces pays africains, et maintenant ils s’infiltrent progressivement dans le continent. L’insurrection islamiste en Afrique du Nord est entrée dans sa deuxième phase, celle succédant à l’échec et à l’effondrement de la première vague de militantisme islamiste qui a jeté l’ombre de sa menace à travers cette vaste région dans les années 1990. Après avoir subi la défaite en Algérie, Libye et Égypte, une seconde vague d’islamistes tente de s’organiser à l’échelle régionale.

Parmi ces combattants, plusieurs ont absorbé d’importantes expériences, leçons tactiques et techniques apprises sur les champs de bataille urbains en Irak ou dans les campagnes rurales en Afghanistan. Peu nombreux, ces moudjahidin de la deuxième génération ont le potentiel de menacer la stabilité politique et économique de la région surtout avec le chaos libyen. Ces nouveaux guerriers sont moins intéressés par le nationalisme que par le « jihad mondial » défendu par Al-Qaïda/Daech avec lesquelles bon nombre de ces combattants continuent de maintenir des liens étroits quoiqu’ambigus.

En Europe, diverses commissions et personnalités ont pointé du doigt le manque, voire l’absence, de coordination entre services européens et parfois même entre services du même pays. À quoi sont dues ces défaillances et ne servent-elles pas en premier lieu les terroristes de Daech et d’Al-Qaïda ?

Dans la lutte contre les terroristes, il est facile de les tuer vu l’asymétrie des ressources en faveur du gouvernement; il est juste très difficile de les trouver. Ainsi, vous pouvez comprendre pourquoi l’accent est tant placé sur le renseignement. Et c’est là que le facteur humain prend toute son importance. Au lieu d’un front stable, les services de sécurité et de renseignement font face à « champ de bataille » en évolution constante. Les ennemis sont divers, fluides, en réseaux, imprévisibles, dynamiques, en constante évolution. Les terroristes n’opèrent pas comme des unités armées, ne tentent généralement pas de saisir ou de tenir un territoire, évitent délibérément d’engager des forces militaires ennemies au combat. En effet, l’âge de l’ennemi sans visage et agile a bouleversé « l’art de guerre » et, dans ce type de conflit, la réalisation de la victoire stratégique est susceptible d’être de plus en plus difficile à atteindre. L’accent sera mis sur des frappes chirurgicales ciblant de minuscules cellules terroristes et laboratoires d’armes présumés. Le succès ne se mesurera pas en nombre de territoires gagnés et de corps capturés, mais de réseaux pénétrés, de communications interceptées, de virements bancaires bloqués, et de programmes d’armement secrets découverts. C’est une guerre dans laquelle intelligence et surveillance, diplomatie multilatérale, et vigilance accrue sur le front intérieur ont autant d’importance que les prouesses militaires.

Les services occidentaux sont réussi à déjouer beaucoup d’attentats et le risque zéro n’existe pas. Malgré l’intégration européenne, il y a toujours une aversion pour la centralisation et le partage de l’information. L’information est en quelque sorte le pouvoir. Le renseignement est un domaine très sensible. Les égoïsmes nationaux persistent toujours, ce qui paralyse la coopération en matière antiterroriste. Parfois le partage de l’information est lent à cause de la bureaucratie et des procédures alors que le « facteur temps » est central dans la lutte contre le terrorisme. Dans de nombreuses régions du monde, les attaques du 11 septembre ont catalysé le recrutement et le soutien global pour les organisations terroristes islamistes, la propagation de la génération de cellules auto-radicalisées et une tendance vers le « micro-terrorisme ». Le contexte post-11/9 a entraîné d’importants changements au sein des terroristes, donnant naissance à des organisations avec une structure ayant un moindre degré de centralisation, qui fonctionne maintenant dans une logique de bas en haut qui fait que l’initiative en matière de la planification et de l’exécution des attaques est fixée principalement entre les membres des cellules et pas nécessairement au sein des structures de direction.

Depuis le début des années 1990, existe Europol, une organisation de police européenne spécialisée dans le renseignement criminel mais aussi dans le renseignement sur le terrorisme depuis 2001. Depuis le 1er janvier 2016, il est doté d’un Centre européen de contre-terrorisme dont la principale faiblesse est le manque de moyens, particulièrement humain. Les grandes puissances sont fascinées par la haute technologie au détriment du facteur humain, central dans la collecte de l’information. Les opérations contre les cellules hybrides criminalo-terroristes sont susceptibles d’entraîner des actions très petites par des forces plus réduites ne nécessitant pas une technologie très sophistiquée, sauf pour les activités de renseignement et le système de surveillance à travers le monde. La nouvelle génération de dirigeants est follement passionnée par la technologie, attirée par des solutions technologiques mécanistes aux problèmes complexes. Les solutions proposées sont, par exemple, le projet de fichier PNR (Passenger Name Record), renforcement de l’agence Frontex, création d’une CIA européenne, etc.

Mais pourquoi y a-t-il plus de djihadistes européens qu’algériens en Syrie ? C’est une question à laquelle il faut répondre. Les pays européens et américains sont des exportateurs de terroristes, comme le révèle un classement fourni par le journal britannique The Economist en septembre 2014. La France compte plus de 700 ressortissants activistes en Syrie, la Grande-Bretagne : 400, l’Allemagne : 270, la Belgique : 250. Parmi les djihadistes il y a 250 Australiens, 70 Américains et près de 400 Turcs. Le nombre d’Algériens dans ces groupes est inférieur à 100. La Tunisie compte plus de 3 000 ressortissants, suivie par l’Arabie Saoudite (2 500), la Jordanie (2 000), et le Maroc avec 1 500 djihadistes. En d’autres termes, ce « rêve technologique » (c’est-à-dire la création de forces armées légères, professionnelles et de haute technologie capables d’obtenir le succès militaire décisif avec des coûts minimaux en termes de pertes en vies humaines), est une question très sensible dans l’ère de la « guerre post-héroïque » qui pose de nombreuses lacunes. Ses défenseurs négligent la plupart des continuités dans les conflits armés et ne reconnaissent pas les limites des nouvelles technologies et des capacités militaires émergentes. En particulier, les concepts reposant principalement sur la capacité de cibler les forces ennemies avec des munitions de précision à longue portée séparent la guerre de ses contextes politiques, culturels et psychologiques.

Il y a eu beaucoup d’erreurs dans la stratégie antiterroriste, qui se fonde sur une mauvaise sociologie et traduit une lecture simplifiée de la violence irrégulière y compris le terrorisme islamiste. Les interventions ouvertes ou déguisées en Syrie, Libye, Irak, la rupture des relations avec la Russie, l’alignement sur la stratégie américaine sont autant d’erreurs. La guerre mondiale contre le terrorisme est « étato-centriste » comme le montre la stratégie des États-Unis et de l’Europe en Syrie. En fait, la lutte contre Daech et les groupes terroristes est une réalité, mais elle est directement subordonnée à l’objectif central qui est le renversement de Bachar El-Assad. Au début, il y a même eu usage et manipulation du terrorisme pour atteindre cet objectif que ce soit directement ou via les alliés du Golfe ou la Turquie. Ce n’est qu’après que Daech s’en soit pris aux intérêts occidentaux que la lutte contre cette organisation a été entreprise parallèlement à l’objectif de renversement du régime syrien.

Philip Golub disait que « la structure de sécurité n’est pas principalement conçue pour garantir la sécurité. Sa raison d’être est relativement indépendante de toutes les menaces réelles ou supposées, qu’elle est censée écarter ou combattre ». Un nombre important des activités des pays occidentaux en Afrique et au Moyen-Orient n’a rien à voir avec la lutte antiterroriste, mais avec d’autres objectifs de politique étrangère qui parfois nuisent gravement aux efforts de lutte contre le terrorisme. Ce faisant, leurs services de sécurité et de renseignement se trouvent saturés et dispersés à gérer les conséquences de politiques contradictoires. L’Irak n’est qu’un exemple parmi d’autres. Le résultat de ces politiques d’intervention : un désordre régional qui risque de devenir ingérable et des ressources insuffisantes pour y faire face, des ressources qui auraient pu être utilisées pour renforcer la sécurité des citoyens.

Les gouvernements occidentaux peuvent-il combattre le radicalisme djihadiste ?

La stratégie de lutte contre le terrorisme transnational met largement l’accent sur la manifestation du terrorisme dans sa forme tactique, sans s’attaquer aux causes sous-jacentes domestiques. Une grande stratégie pour vaincre le terrorisme entraînera nécessairement un réexamen de la politique américaine et des pays européens, car la stratégie occidentale est basée sur une mauvaise sociologie, soutenue par un discours largement axé sur les valeurs et la clarté morale, et stipulant que les terroristes ne sont rien d’autre que des barbares attaquant le monde libre et ses valeurs. Et comme Bernard Brodie l’a dit en 1973, une « bonne stratégie suppose une bonne anthropologie et sociologie. Certaines des plus grandes bévues militaires de tous les temps ont résulté d’évaluations naïves dans ce domaine ».

Il est difficile de trouver des explications générales en ce pourquoi une personne s’engage dans le terrorisme. Le terrorisme est le produit de choix éclairés résultant d’interactions dynamiques entre les individus, les organisations et les conditions environnementales, influencé par des considérations temporelles et spatiales et par quiconque nous aide à interpréter le monde qui nous entoure. La participation à la guerre sainte sous sa forme locale ou globale est une décision individuelle, le résultat d’interactions de trois niveaux : l’individu, l’organisation et l’environnement. Mais le discours occidental dominant tire des lectures réductrices et, ce faisant, tente d’imposer la clarté historique et morale où d’autres pourraient trouver l’ambiguïté. Loin d’être une simple utilisation ornementale de la langue, le recours à la métaphore du « mal » n’est pas un accessoire stylistique superficiel et/ou une façon de décorer le discours sans affecter son sens.

Décrire l’ennemi comme le « mal » peut être un moyen efficace de légitimer des mesures extrêmes. On ne peut pas négocier avec le « mal », mais seulement chercher à l’éradiquer. Il est inutile d’essayer de comprendre le « mal » ou de chercher des explications et, par conséquent, aucune étude sociologique du phénomène n’est possible. C’est même dangereux. C’est supposer que les terroristes sont rationnels, que leurs griefs sont légitimes ou même qu’ils ont une cause. L’accent mis sur les valeurs au lieu des intérêts est de nature à cristalliser le conflit, à nier toute légitimité à leur cause et à écarter le dialogue, la barbarie et l’irrationalité caractérisant leurs revendications. C’est une façon de dire que seule l’option militaire est possible, seule leur extermination est possible. Il est donc absurde d’envisager de traiter les « méchants » terroristes comme des personnes rationnelles qui agissent sur la base de la raison pour atteindre des objectifs particuliers. La politique et la diplomatie ne sont pas pertinentes, la violence seule peut répondre à la violence.

En d’autres termes, la seule réponse possible au terrorisme est la guerre. L’analyse historique non plus n’est pas perspicace – aucun des torts ou des injustices passés ne peut expliquer le « mal ». Le président Obama, par exemple, décrit Daech comme la « brand of evil » et met en avant la force comme l’unique alternative : « Aucun Dieu ne tolère cette terreur. Aucun grief ne justifie ces actions. Il ne peut y avoir aucun raisonnement – aucune négociation – avec cette marque du mal. Le seul langage compris par des tueurs comme ceux-ci est le langage de la force », dit-il. Mais, enfin, Daech est un produit direct de la politique américaine, ce que les dirigeants américains ne reconnaissent jamais. Dans le rapport d’Oxford Research Group, le directeur de Transnational Foundation for Peace and Future Research, Jan Oberg, indique que « le discours de sécurité post-11/9 dominant tourne autour de trois mythes : que le terrorisme n’a pas de causes qui valent d’être discutées, que le terrorisme est seulement non-gouvernemental, et que la « guerre contre le terrorisme » devrait avoir la priorité sur tous les autres défis mondiaux ». Ce rapport intitulé Global Responses to Global Threats « démystifie ces mythes ».

Comment expliquez-vous le déséquilibre qu’il y a entre la maîtrise et l’efficacité des djihadistes dans l’utilisation des nouvelles technologies et de la communication, et de l’autre côté les médias de masse qui ne font que compter les attentats sans analyser la matrice djihadiste avec ses variantes et ses constantes ?

Au-delà des motivations, les terroristes de la « quatrième vague » opèrent désormais dans un environnement complètement différent, c’est-à-dire saturé de médias de masse, et où l’accès à des armes de plus en plus sophistiquées est de plus en plus facile. Les agendas des terroristes et médias sont différents. Les premiers ont appris à manipuler les seconds subtilement et efficacement. En 1974, Brian Jenkins a suggéré que « les attentats terroristes sont souvent soigneusement chorégraphiés pour capter l’attention des médias électroniques et de la presse internationale » qui se révèlent, en fin de compte, incapables de négliger ce que Bowyer Bell a pertinemment décrit comme « un événement (…) spécialement élaboré pour répondre à leurs besoins ».

Les mêmes mécanismes et forces technologiques et économiques servant la diffusion de la mondialisation ont augmenté le pouvoir des individus et petits groupes et permis au terrorisme une portée mondiale. La diffusion de la technologie, de l’information et de la finance, donne aux groupes terroristes/criminels une plus grande mobilité et l’accès au monde entier. Le volume, la vitesse et la propagation géographique de la mondialisation économique a conféré un certain degré d’anonymat à ceux qui y participent. Les groupes armés exploitent cet anonymat de trois façons distinctes. D’abord, la taille de l’économie mondiale permet aux groupes armés de masquer leur commerce de marchandises licites et illicites, de déplacer les personnes, et d’échapper à la détection. Ensuite, la capacité de communiquer et de travailler de manière anonyme sur de grandes distances permet à des groupes armés de créer des liens avec d’autres ayant des idéologies, des objectifs, des appartenances et des structures opérationnelles disparates. Enfin, la connectivité accrue du monde globalisé a permis à des groupes armés de transmettre des informations et de recruter à l’échelle internationale tout en masquant leur qualité d’auteur et les intentions au milieu du bruit de l’interaction mondiale légitime.

L’ère de l’information semble aider les acteurs non-étatiques plus que les États. Les nouvelles technologies permettent aux différents groupes de travailler en réseau, de promouvoir leurs causes et d’accroitre leur « efficacité organisationnelle, leur létalité et leur capacité à opérer à une échelle véritablement mondiale ». La montée de Daech/Al-Qaïda a ainsi bénéficié de l’explosion mondiale des technologies de communication : les groupes radicaux sont toujours plus connectés à une sorte de nébuleuse extrémiste mondiale, que ce soit idéologiquement, virtuellement et/ou physiquement. Toutefois, il faut nuancer. Le savoir-faire militaire (maîtrise des communications, fabrication d’armes et d’explosifs, stratégie et tactique militaires, etc.) n’est pas dû principalement à l’internet, comme on le répète souvent. Il faut se poser la question de savoir où sont passés les anciens membres de l’armée irakienne et libyenne, par exemple. Leur savoir-faire et leur expertise militaire et organisationnelle ont été diffusés sur le terrain un peu partout au Moyen-Orient et en Afrique. Il n’est pas exagéré de dire que leur rôle reste décisif sur le champ de bataille et dans la stratégie de Daech. C’est l’intervention américaine et de l’OTAN qui a provoqué la diffusion des techniques de guerre en décapitant l’armée irakienne et libyenne – et non pas l’internet, entre autres.

Ne pensez-vous pas que pour combattre le terrorisme, il faut des services de renseignement efficaces, et une coordination entre différents services de renseignement à travers le monde n’est-elle pas vitale dans ce combat ?

Effectivement. Mais l’histoire militaire est pleine de surprises. Historiquement, le concept de l’ennemi a été plus omniprésent que le concept de la menace. Face au terrorisme, les militaires se trouvent confrontés à un problème d’identification puisque la philosophie d’Al-Qaïda ne possède aucun sanctuaire géographique. La guerre évoque les concepts de champs de bataille. Mais avec le terrorisme, tout et n’importe quoi pourrait être un champ de bataille. La menace est transnationale, caractérisée par des ennemis sans territoire, sans frontières et sans bases fixes. Comme un essaim de frelons en colère entourant un homme non protégé, ils se précipitent en livrant une attaque cinglante, et se retirent rapidement. Le hasard et l’incertitude sont personnifiés par des forces irrégulières soutenues par une large idéologie, une infrastructure organisationnelle et opérationnelle étendue, et une adhésion multinationale. Comme le terrorisme mondial ne se compose pas de 50 divisions blindées, l’accent sera mis sur des frappes chirurgicales contre de minuscules cellules terroristes et des laboratoires d’armes. L’opération commando des forces spéciales contre Ben Laden en Somalie et en Libye est « l’exemple classique » de la façon d’exécuter parfaitement les opérations militaires à hauts risques. La réussite de ce type d’opérations est basée sur une information fiable.

D’où l’intérêt d’avoir un service de renseignements efficace et d’institutionnaliser la coopération entre les différents services en la matière. Mais la politique est l’art du possible. Pour que ça marche, il faut au préalable se mettre d’accord sur la définition du terrorisme. Actuellement, chaque État a sa propre liste des organisations terroristes. Donc « tant qu’il n’y a pas d’accord sur « ce qu’est le terrorisme », il est impossible d’attribuer la responsabilité aux pays qui soutiennent le terrorisme, de formuler des mesures pour faire face au terrorisme à un niveau international, et de lutter efficacement contre les terroristes, les organisations terroristes et leur alliés ». Le système international est resté anarchique. L’espionnage massif des Américains du reste du monde, y compris leurs alliés européens (même ceux engagés à leurs cotés dans la guerre contre le terrorisme), est révélateur de la prédominance des intérêts nationaux et de la méfiance stratégique profonde qui existe.

Pour que la coopération internationale dans ce domaine puisse fonctionner et potentiellement réussir, les pratiques de la guerre ne doivent pas seulement être acceptées, régularisées et institutionnalisées, mais aussi apparaitre comme la seule option pour la paix dans le monde. Les autorités qui prétendent être en charge de déterminer les paramètres des politiques anti-terroristes doivent se présenter comme disposant des connaissances faisant autorité sur la nature du terrorisme. Mais le discours américain sur le terrorisme est fragmentaire et approximatif. La nécessité d’une définition cohérente et consensuelle du terrorisme est une base essentielle pour une meilleure compréhension. Désigner les concepts clairement et précisément reste une condition préalable absolue à une politique efficace. Au lieu de cela, et afin de soutenir des politiques porteuses d’intérêts nationaux particulièrement américains, les États-Unis et leurs alliés ont agi de diverses manières (hard et soft) pour mondialiser le discours et nécessairement les pratiques de la GWOT.

À votre avis, peut-on venir à bout du phénomène terroriste uniquement sur le terrain militaire ou faut-il agir avant tout sur l’idéologie et la matrice qui secrète ce terrorisme ?

Il est important de définir notre terminologie, la perception de tout problème intellectuel étant façonné par la compréhension des concepts. Un point de vue spécifique sur les caractéristiques et les causes du terrorisme façonne les perceptions quant à savoir si un État peut employer ses forces armées dans le cadre de ses efforts pour contenir et finalement vaincre le terrorisme, ou si l’utilisation de moyens militaires serait contre-productive. Beaucoup de gens ne pensent pas au terrorisme comme un problème militaire, ni n’en parlent en termes de « guerre mondiale contre le terrorisme », sauf peut-être comme une métaphore. La réponse américaine aux attaques du 11 septembre de 2001 a militarisé le conflit, tant en termes de la rhétorique de la « guerre » qu’en termes d’opérations militaires réelles. Pour la réussite de toute stratégie antiterroriste, il semble crucial de comprendre que les options militaires ne sont qu’un instrument dans la lutte contre le terrorisme. Comme l’expérience d’autres pays empêtrés dans de telles luttes l’a montré, l’incapacité de développer une stratégie globale et parfaitement coordonnée a souvent mis à mal, même annulé, leurs efforts de contrer le terrorisme.

Pour être efficace, une stratégie de lutte contre le terrorisme doit être soutenue et ses objectifs être réalistes. En clair, personne ne devrait épouser l’illusion que le monde développé peut remporter ce conflit dans un avenir proche. Comme c’est le cas avec la plupart des insurrections, la victoire n’apparaît pas décisive ou complète. Le traitement des maux politiques, sociaux et économiques peut aider, mais à la fin ne sera pas décisif. Dans cette guerre, la force militaire directe continuera à jouer un rôle dans l’effort à long terme de contrer les terroristes et d’autres extrémistes. Mais sur le long terme, « tuer ou capturer » ne peut pas constituer le chemin vers la victoire. On ne lutte pas contre les moustiques avec une kalachnikov, mais en « expurgeant le marais » qui les soutient. Une stratégie intégrée axée sur les trois « D » (Diplomatie, Défense, Développement) est nécessaire. La stratégie impose la discrimination des menaces et l’harmonisation des fins et des moyens, et exige des objectifs clairs, tout du moins un ennemi identifiable et probablement un théâtre d’opérations spécifique. Tout ce qui fait défaut à la guerre contre le terrorisme : mondiale et dirigée contre un moyen (terrorisme) plutôt que contre un groupe belligérant. Ce faisant, elle a subordonné la clarté stratégique à la clarté morale.

Dans ses discours, Ben Laden était silencieux sur les libertés et les valeurs américaines. Il ne semble pas se soucier beaucoup des croyances des « Croisés ». Son accent était toujours axé sur la politique étrangère américaine au Moyen-Orient. L’examen des 24 déclarations qu’il a faites, entre 1994 et 2004, par le politologue James L. Payne révèle que 72% de leur contenu aborde les attaques occidentales ou israéliennes contre les musulmans, alors que 1% seulement critique la culture ou le mode de vie américain. Dans une vidéo de 2004, Ben Laden a directement réfuté les affirmations de Bush sur les motivations d’Al-Qaïda d’attaquer les États-Unis : « Contrairement aux déclarations de Bush revendiquant que nous détestons votre liberté, si cela était vrai, alors qu’il explique pourquoi nous n’avons pas attaqué la Suède ». Les études de terrain et les sondages d’opinion montrent que la plupart des reproches des musulmans portent sur « ce que font les États-Unis » et non pas « qui nous sommes ». Même un rapport du Pentagone a reconnu cette réalité en 2004. Daech est une autre question, mais elle est un produit direct de la politique américaine.

Cela pour dire qu’il est temps de faire un bilan objectif de la politique américaine au lieu de se cacher derrière « pourquoi nous-haïssent-ils ? ». Le terrorisme n’a pas de religion et doit être condamné et combattu sous toutes ses formes et couleurs, et dans tous lieux. Il n’y a pas de bons et de mauvais terroristes. On ne peut pas combattre le terrorisme en Afrique, et soutenir des groupes similaires en Syrie. En outre, les musulmans n’ont pas attendu la guerre contre le terrorisme pour combattre ce fléau. L’Algérie en est l’exemple, et l’a fait seule. En tout cas, la grande majorité des musulmans aux États-Unis et dans le monde entier ont rejeté l’idéologie violente d’Al-Qaïda et de Daech. Cela explique pourquoi 85% des victimes d’Al-Qaïda à travers le monde entre 2004 et 2008 étaient des musulmans, selon une étude de West Point’s Combating Terrorism Center. Il n’y a pas de réseau ennemi monolithique avec un seul ensemble de buts et d’objectifs. La nature de la menace est plus compliquée pour la réduire à l’« islamo-fascisme ».

Interview réalisée par Mohsen Abdelmoumen

Qui est Tewfik Hamel ?

Tewfik Hamel est chercheur en Histoire militaire & Études de défense attaché à CRISES (Centre de Recherches Interdisciplinaires en Sciences Humaines et Sociales) de l’université Paul Valéry à Montpellier et consultant. Chargé de recherche à la Fondation pour l’innovation politique (2008-2009), T. Hamel est membre de RICODE (Réseau de recherche interdisciplinaire « colonisations et décolonisations ») et du comité de lecture de la revueGéostratégiques(Académie géopolitique de Paris). Il est également rédacteur en chef de la version française de l’African Journal of Political Science (Algérie).

T. Hamel est auteur de nombreuses publications dans des ouvrages collectifs ainsi que dans de grandes revues spécialisées en France et dans le monde arabe (Sécurité Globale, Revue de défense nationale,Géoéconomie,Géostratégiques, STRATEGIA, Revue du marché commun et de l’Union européenne, Matériaux pour l’histoire de notre temps, NAQD, Magazine of Political Studies & International Relations, etc.). Auteur de rapports sur la situation géostratégique dans le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord, sa dernière étude d’une centaine de pages est intitulée « Le concept de mondialisation à la lumière des nouvelles mutations géostratégiques » (Institut National d’Études de Stratégie Globale, Présidence de la république, Alger, 2015). Son article dans la revue Sécurité Globalesera publié aux États-Unis sous le titre « The Fight Against Terrorism and Crime: A Paradigm Shift? An Algerian Perspective ».

Published in English in American Herald Tribune, July 21, 2016: http://ahtribune.com/politics/1082-tewfik-hamel.html

In Oximity: https://www.oximity.com/article/Tewfik-Hamel-On-ne-lutte-pas-contre-le-1

In Palestine Solidarité: http://www.palestine-solidarite.org/analyses.mohsen_abdelmoumen.220716.htm

In European Security and Defense: http://www.european-security.com/n_index.php?id=7246

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