Prof. Tony Kashani :"Soit nous allons changer et renforcer la solidarité pour un monde meilleur et juste ou bien nous disparaîtrons"

Publié le par Mohsen Abdelmoumen

Prof. Tony Kashani. DR.

Prof. Tony Kashani. DR.

Mohsen Abdelmoumen : Si Hillary Clinton devient présidente, les États-Unis auront-ils élu un président ou un chef de guerre ? À la mort de Kadhafi, Hillary Clinton a déclaré « Nous sommes venus, nous avons vu, il est mort ». Cette référence à la phrase de Jules César ne résume-t-elle pas à elle seule la personnalité d’Hillary Clinton en tant que chef de guerre de l’empire ?

Pr. Tony Kashani : Le plus inquiétant dans cette phrase qu’elle a proférée à un journaliste de la télévision nationale CBS, c’est qu’elle l’a fait avec le rire et le comportement d’un conquérant. Tenons compte que ceci est arrivé littéralement quelques instants après qu’elle ait appris que le leader libyen déposé Mouammar Kadhafi avait été tué. Bien sûr, nous savons quel désastre a été l’intervention militaire, et la suite est encore pire, ce qui coûte des vies américaines et libyennes, faisant de la Libye un État défaillant sans espoir de stabilité de sitôt. Hillary Clinton a démontré à maintes reprises qu’elle n’a aucun respect pour les vies des autres qui ont été détruites, car ce sont des moyens pour finaliser les objectifs des néoconservateurs et des néolibéraux de Clinton. Elle a également déclaré publiquement : « Les gens peuvent me juger pour ce que je l’ai fait ».

Elle a publiquement défendu son rôle dans le coup d’État au Honduras en 2009 qui a renversé le président démocratiquement élu Manuel Zelaya. Et nous savons que de nombreuses vies innocentes ont été perdues alors et continuent à être détruites maintenant. À l’heure actuelle, le Honduras est l’un des endroits les plus violents de la planète. Elle a appuyé les politiques de changement de régime en Syrie, et ses dossiers sur l’Afghanistan, l’Irak et l’Ukraine parlent d’eux-mêmes. Des gens comme Henry Kissinger, le conseiller de Clinton, voient la déstabilisation de la Syrie et les conflits sectaires comme une bonne chose pour Israël et l’Arabie Saoudite, ainsi que le positionnement géopolitique des États-Unis contre la Russie. Pendant ce temps, l’effusion de sang continue. Donc, nous pouvons facilement la juger comme une secrétaire d’État interventionniste pourvoyeuse de guerre étrangère, à la Henry Kissinger. Ne soyons pas surpris si elle introduit dans son cabinet une bande de néoconservateurs pour tracer des plans pour de nouvelles politiques et l’augmentation de missions interventionnistes. Elle peut être jugée comme un chef de guerre qui veut être en charge de l’empire.

La venue de Clinton ne présage-t-elle pas une intervention militaire en Libye ?

Oui. Hillary Clinton a promis une présidence par la coalition de la machine DNC (Democratic National Committee) et les néoconservateurs républicains, prenant les ordres de l’épistème créé entre Wall Street et le complexe militaro-industriel. On pourrait soutenir que l’intervention militaire en Libye, préconisée et réalisée par elle, était un test qu’elle a dû prendre pour prouver son mérite pour une telle position. Certaines critiques pourraient faire valoir qu’elle a échoué dans ce test, étant donné le désastre qui est advenu en Libye. Et Barack Obama était peu disposé à être d’accord et n’est certainement pas heureux maintenant d’avoir accepté le plan. Mais je soutiens que le véritable test était de savoir si elle était capable d’intimider Obama pour qu’il accepte la mission et de mener à bien l’action militaire, ce qu’elle fit volontiers et sans hésitation.

Pourquoi les États-Unis éprouvent-ils le besoin d’avoir un ennemi, si ce n’est pas l’URSS de jadis, c’est la Russie de Poutine ou la Chine ? Les USA ont-ils besoin d’un ennemi pour vivre ?

Permettez-moi de devenir hégélien pour un moment. L’histoire a prouvé que chaque empire a besoin d’un ennemi pour une interaction dialectique afin de perpétuer ses politiques impériales et continuer la poursuite pour la domination du monde. La diabolisation de la Russie et de la Chine doit être faite avec soin, compte tenu de l’interdépendance de tous les États-nations via l’économie de marché mondialisée. Mais une organisation terroriste comme ISIS dirigée par des sociopathes criminels qui n’ont aucun respect pour la vie des autres peut servir d’ennemi parfait. Les agents d’ISIS sont en effet très dangereux et technologiquement sophistiqués. Ajoutez le financement secret par de puissants agents riches qui font des affaires avec ces meurtriers, achetant leur pétrole illégal, par exemple, et vous avez un ennemi puissant pour de nombreuses années dans le futur.

Hillary Clinton a affirmé que les USA ont créé Al-Qaïda et qu’elle-même a soutenu l’envoi des armes en Syrie, armes qui échouaient dans les mains de Daech. Comment une telle femme politique peut-elle se présenter aux élections américaines ? Peut-on encore parler de moralité en politique ?

Comment George W. Bush a-t-il été élu président deux fois après la débâcle en Irak? Pour commencer, il est faux de croire que les États-Unis sont une démocratie qui fonctionne. Pour ceux qui ont étudié Foucault, lu et écouté Noam Chomsky, et ont lu « Une Histoire du peuple des États-Unis » d’Howard Zinn, la réponse vient facilement et avec la logique aristotélicienne. Laissez-moi expliquer.

Il y a un réseau de pouvoir qui détermine la politique des États-Unis et le soi-disant système à deux partis est une entité gérable pour les dirigeants de la société américaine – beaucoup les appellent les 0.1 de 1 %. Avec le triomphe du néolibéralisme, nous pouvons maintenant appeler le système politique américain, un système de parti unique. Appelons-le « le parti de l’entreprise ». Avec un contrôle presque total sur l’économie et l’industrie de la culture par les suzerains du parti des affaires, le corporatisme néolibéral devient la religion à laquelle de nombreux citoyens souscrivent volontairement. Un anti-intellectualisme systémique, qui a également imprégné les couloirs du milieu universitaire sous la conduite du « professionnalisme », nourrit nos citoyens d’une dose quotidienne de demi-vérités au sujet des nouvelles nationales et du monde, une quantité énorme de ce qu’on appelle la téléréalité (n’oublions pas que Donald Trump est un monstre de Frankenstein de ces programmes) qui rend essentiel l’insignifiant, un prétendu système de justice qui est en fait une machine de punition pour ceux qui tombent hors de la discipline et la peur et l’insécurité généralisées.

Tous les quatre ans, le système produit un spectacle sophistiqué connu sous le nom d’élections présidentielles. Les acteurs sont généralement bien établis et soigneusement sélectionnés. Les médias d’entreprise réalisent et gèrent la production méticuleusement et avec une discipline solide. Compte tenu de la liberté d’expression et de la presse, du journalisme citoyen, et des discours ouverts dans les médias sociaux, le travail des médias d’entreprise est de plus en plus difficile. Mais ils ont le muscle financier et politique pour réprimer et marginaliser les diseurs de vérité indépendants. Questionnez le citoyen américain moyen au sujet d’Amy Goodman, Edward Snowden, Chelsea Manning et Julian Assange, et il ou elle pourrait avoir un vague souvenir de quelque chose de péjoratif mentionné au sujet de ces personnalités, et c’est tout.

L’objectif principal du système est de produire ce que Foucault appelle des « citoyens dociles ». Une fois socialisés et « éduqués », c’est-à-dire endoctrinés, ces citoyens se transforment en consommateurs respectueux dans la loi et en bureaucrates produisant de la richesse.

Cette fois-ci, la candidate Hillary Clinton, pour devenir la première femme présidente des États-Unis, a été difficile à vendre au premier abord, compte tenu de son horrible bilan en tant que sénatrice et secrétaire d’État et de son manque de personnalité attrayante. Elle n’a pas le charme de Ronald Reagan, la faconde de son mari Bill Clinton, ou le charisme et les compétences rhétoriques de Barack Obama. La dernière fois, le choix d’Obama plutôt qu’Hillary était un pari qui a été particulièrement fructueux pour le 1%. L’idylle des jeunes électeurs avec Obama, le mandat historique – par le peuple – pour élire le premier président noir et l’empressement d’Obama à gérer le système du marché libre a rendu le choix facile pour les dirigeants. Un plan qui a même convaincu les progressistes. Il y avait d’énormes défis à surmonter. Les enfants du millénaire ont été rejetés à tort comme naïfs et dupés par l’anti-intellectualisme. Mais ils ont été sous-estimés. Leur énergie et leur enthousiasme pour un avenir meilleur ont donné lieu à l’ascendant de Bernie Sanders. Sanders a parlé vrai au pouvoir et a gagné en popularité. Les médias d’entreprise devaient donner une couverture à Sanders. Mais à la fin, le corporatisme a surmonté le défi Sanders.

Au départ, les Républicains voulaient une homme représentant leur propre parti des affaires, donc ils ont permis à Donald Trump d’intimider les candidats établis. Et maintenant, il est leur candidat et un désastre néo-fasciste au mieux. Son comportement bizarre et sa rhétorique raciste xénophobe est en train d’effrayer de nombreux Américains libéraux et conservateurs. Par conséquent, la vente d’Hillary est soudainement beaucoup plus facile. Toute personne raisonnable choisira Clinton plutôt que Trump. Elle est officiellement le moindre des deux maux, et c’est un récit qui est vendu de manière spectaculaire. Beaucoup de gens pourraient fermer les yeux sur ses capitulations face au régime oppressif en Israël, sur sa politique étrangère désastreuse, sur son rôle évident en tant qu’outil de Wall Street, sur son plaidoyer pour le TPP et la fracturation hydraulique, et son record passé de corruption et de mensonge. Et pour ceux qui sont tout à fait conscients de ces choses et très en colère à propos de tout cela, la bonne vieille extorsion d’électeurs d’autrefois fonctionne à chaque fois. Qui veut d’un semeur de guerre ou d’un fasciste qui déteste les minorités et les femmes ? Les innocents nord-africains et moyen-orientaux tués par des politiques militaires interventionnistes peuvent être le prix que vous devez payer. Mais votre mode de vie sera protégé si Hillary devient présidente. C’est presqu’une valeur sûre. Trump est facile à haïr. En comparaison, Hillary semble raisonnable, civile, et bien sûr, elle est « expérimentée ». Le système est préservé, une fois de plus. Nous avons vu ce film avant.

Si Trump continue de baisser dans les sondages, il y a une forte chance que nous aurons le taux de participation le plus bas dans l’histoire des élections présidentielles américaines tout en ayant à la fois le plus grand pourcentage de votes allant à la candidate des verts Jill Stein et au candidat libertarien Gary Johnson.

Avec cette crise structurelle que vit le capitalisme, que reste-t-il de l’American Dream reflété notamment dans le cinéma américain ?

Le capitalisme, en particulier dans sa dernière manifestation, est en train d’atteindre un point d’implosion. Cela est une donnée. Quand l’économie mondiale décidera-t-elle, ou plutôt sera-t-elle forcée à se convertir à un système de marché fondé sur les principes et la durabilité démocratiques? Je ne suis pas un oracle pour vous le dire, mais je ne vois pas le capitalisme se réformer lui-même puisqu’il est fondé sur l’exploitation des ressources, y compris le travail humain, au profit des capitalistes. L’histoire a prouvé que la main invisible néoclassique proverbiale n’existe pas. C’est peut-être la raison pour laquelle elle est invisible ! Mais nous avons d’excellents exemples d’autres façons de produire des économies durables et équitables. La société Mondragon d’Espagne vient à l’esprit. Mondragon est une entreprise collective composée de coopératives autonomes et indépendantes (les employés détiennent et exploitent les entreprises) avec des filiales de production et des bureaux dans 41 pays et des ventes dans plus de 150, y compris les États-Unis, le Mexique et le Canada. Ils ne sont pas dans l’entreprise de vente faisant des rêves de millionnaire.

Le cinéma américain (Hollywood) a eu une main directe pour préserver le mythe du rêve américain avec ses genres et son star système. Mais un examen rapide d’Hollywood prouve que même le cinéma américain, à l’exception des comédies romantiques, se tourne vers le mythe cynique d’Horatio Alger, des haillons à la richesse. Mélodrame après mélodrame, des personnages qui poignardent dans le dos et trahissent d’autres pour prendre de l’avance échappent à leurs crimes. Ils vendent une version pervertie du rêve américain, pourrait-on faire valoir. Le genre policier est spécialement conçu de cette façon. Le gentil ne gagne pas toujours et les riches et les puissants assassinent impunément. Une bonne nouvelle est que nous assistons à des films comme « Big Short » et « Spotlight » qui obtiennent plus d’attention des téléspectateurs que les soi-disant blockbusters qui ont tendance à avoir de bons gars gagnants.

L’endoctrinement et le lavage de cerveau par les médias de masse dans les pays du centre capitaliste ont-ils été couronnés de succès, à savoir une population avec, en haut, les riches encore plus riches et les pauvres qui vivent une existence précaire mais n’acceptent pas le changement ? La question de la consommation n’est-elle pas centrale si nous voulons un changement quelconque ?

En ce qui concerne les médias, nous sommes littéralement en train de vivre à l’ère de la convergence. C’est surtout vrai dans l’hémisphère occidental. Bien que, selon les nouvelles données, plus de deux tiers de la population vit dans une zone couverte par un réseau mobile à large bande et que les services des TIC continuent à devenir plus abordables, plus de la moitié de l’humanité n’utilise pas encore Internet. Qui plus est, dans les pays pauvres l’accès à large bande et rapide à Internet est limité. À certains égards, on pourrait dire que les pauvres dans les pays en développement ne sont pas encore endoctrinés. Mais ils sont également maintenus dans l’ignorance de ce qui se passe dans le monde.

En tout cas, nous voyons beaucoup de convergence technologique avec la convergence économique où la consolidation de propriété des médias mondiaux crée une industrie centrale de la culture. Ce qui est également certain, c’est que nous voyons plus de convergence culturelle dans le monde entier. L’idée est que si les oligarques en charge de donner aux gens la vision du monde, via les médias, produisent suffisamment de programmes anti-intellectuels et consuméristes, et contrôlent l’agenda des nouvelles avec des récits qui soutiennent le capitalisme mondial, alors ils peuvent garder les gens dans la caverne platonicienne de l’ignorance. Par conséquent, ils peuvent continuer à exploiter la main-d’œuvre et les ressources, garder les gens dans la précarité et le désespoir, leur donner seulement la liberté de choisir les biens de consommation et les droits non démocratiques, et les amuser jusqu’à la mort, ainsi ils sont conditionnés à vouloir végéter quand ils ont du temps libre. Les travailleurs sont trop fatigués pour être des militants, donc ils regardent juste la téléréalité et s’occupent avec Snapchat. C’est ça l’idée. Mais la réalité indépendante de la pauvreté et la maladie, du réchauffement climatique et de la crise financière de différentes sortes, de la guerre et du terrorisme, et de la crise internationale des réfugiés, finira par l’emporter sur la fausse réalité produite par les médias d’entreprise oligarchique. Soit nous allons changer et renforcer la solidarité pour un monde meilleur et juste ou bien nous disparaîtrons. C’est vraiment devenu une situation binaire. La possibilité de la justice est entre nos mains, mais il y a aussi la possibilité d’autodestruction.

Avec l’émergence de sociétés de sécurité privées comme Blackwater (désormais Academi) et d’autres qui sont présentes dans toutes les zones de conflit et au service du complexe militaro-industriel, ne pensez-vous pas que l’État lui-même est privatisé ?

Oui. L’idéologie même du néolibéralisme vise à la privatisation de tout. Cela inclut le système d’éducation, les soins de santé, le système judiciaire, le système pénitentiaire, la police, et bien sûr l’armée aussi. Pensez-y. Tout philosophe moral serait d’accord que des soins de santé « à but lucratif » devraient être considérés comme un crime contre l’humanité et leurs praticiens devraient être tenus responsables et punis en conséquence. Mais l’État appelle ça un choix pour des citoyens libres.

Le néolibéralisme veut un soi-disant « État minimal » mais accepte en même temps que la banque centrale ayant le monopole des questions d’argent et le gouvernement renflouent les grandes banques privées quand c’est nécessaire. En d’autres termes, le socialisme pour les riches et le capitalisme extrême pour les pauvres quand les riches veulent préserver leur domination. L’existence d’entités telles que Blackwater prouve que nous sommes arrivés à l’âge de la corruption légalisée et nue d’un militarisme sponsorisé par l’État uniquement pour protéger les intérêts des super riches. J’inclus bien sûr ce que les gens instruits du monde en développement appellent le Consensus de Washington où le Trésor américain, le FMI, la Banque mondiale, tous situés à Washington, soutiennent la privation de tout. Et cela nécessite parfois le muscle militaire privé pour accroître l’armée nationale.

Face aux médias grand public, les médias alternatifs aujourd’hui sont-ils vitaux dans la lutte contre le capitalisme et l’impérialisme ?

Oui. Et les médias alternatifs existent sous différents modèles et formes. Il y a les réseaux radio publics tels que « Democracy Now« , « Pacifica Radio Network » aux États-Unis et des groupes de nouvelles basés sur un internet indépendant comme « The Real News Network » au Canada, et le préféré de la génération du Millénaire aux USA « The Young Turks« . Et tant de milliers de blogs journalistiques indépendants qui font un travail profond de transformation, car ils ne sont pas liés au financement d’entreprise professionnelle et de contrôle. Collectivement, ceci est une sérieuse concurrence aux médias d’entreprise oligarchiques.

Puis, il y a la plate-forme de distribution à considérer. Nous avons maintenant une maturité rapide des médias sociaux gratuits tels que Facebook, Twitter et YouTube qu’un citoyen du monde alphabétisé critique des médias peut utiliser pour démarrer des discours locaux et mondiaux, partager et organiser des nouvelles et l’information, et le journalisme général des citoyens. Les médias sociaux ont produit un phénomène intéressant. Ce sont des entités privées qui fournissent des plates-formes pour la connexion et l’interconnexion des gens dans le cyberespace, la plupart du temps pour vendre plus de biens de consommation aux utilisateurs. Mais beaucoup de gens détournent cet agenda et utilisent les sites des médias sociaux pour un activisme local et mondial. Le monde virtuel et le monde physique ont tendance à se chevaucher dans de nombreux cas. Mais philosophiquement et historiquement parlant, les sciences humaines numériques sont encore en bas âge. Les dix prochaines années sont des années très prometteuses pour les médias alternatifs avec les médias sociaux comme plate-forme polyvalente de distribution.

En outre, nous devons nous rappeler que le cinéma continue d’être un moyen de transformation de la communication à l’échelle mondiale. Des cinéastes indépendants continuent à élever et transformer la conscience de l’individu et des masses. Par exemple, les frères Dardenne de Belgique et Michael Moore des États-Unis ont eu un énorme succès avec leur cinéma militant. Je parle du rôle du cinéma dans ce domaine dans mon livre le plus récent, Movies Change Lives (2016).

Dans votre livre Hollywood’s Exploited, l’éminent intellectuel Henry Giroux constitue une référence. Henry Giroux ne représente-t-il pas pour vous une clé majeure dans divers thématiques dont le cinéma, l’art, l’éducation, etc. ?

Henry Giroux a été un mentor et un ami pour moi. En effet, son travail dans le cadre général de la théorie critique, non seulement dans la pédagogie critique, mais aussi dans la critique des médias a influencé mes propres contributions dans le domaine des études interdisciplinaires et en particulier les études des médias et de culture. À mon avis, Giroux est l’un des dix meilleurs intellectuels publics les plus courageux et perspicaces en Amérique du Nord et certainement l’un des vingt meilleurs dans le monde aujourd’hui. J’ai eu la chance et le privilège de collaborer avec lui dans des projets de livres et de recevoir sa généreuse approbation pour certains de mes livres. Ses théories originales et fluides m’ont appris à comprendre le cinéma comme une machine d’enseignement. Et sa poursuite incessante de la justice sociale à travers l’activisme intellectuel m’a toujours inspiré pour mieux exercer mon métier et toujours garder espoir d’un changement social.

Un des thèmes-phare de Giroux est la violence. À travers les blockbusters qui répandent la violence dans le monde, Hollywood n’est-il pas devenu un élément constitutif de la matrice de la violence ?

Giroux est correct en soulignant que Hollywood est l’un des sites les plus puissants de pédagogie pour les Américains, et par extension une audience mondiale. Et il a fait valoir que la violence est l’un des éléments fondamentaux du cinéma hollywoodien. Presque tous les genres emploient des intrigues qui sont fondées sur des thèmes violents. Au nom du divertissement, le cinéma hollywoodien enseigne à son public d’être à l’aise avec la violence comme un moyen pour parvenir à ses fins et considérer la violence comme un art de la performance. Évidemment, je suis d’accord avec son argument.

Hollywood a toujours utilisé la violence pour raconter – montrer – ses histoires. Qui plus est, Hollywood enseigne leur histoire aux Américains. Autrement dit, l’histoire selon Hollywood. Par exemple, à travers le genre Western, l’extermination des Indiens d’Amérique est considérée comme une inévitable bataille pour la survie d’une manière sociale darwiniste qui est largement acceptée par de nombreux publics. À l’exception de quelques films comme « Soldier Blue » et « Little Big Man » dans les années 60 et 70, nous ne voyons jamais un Occidental dépeindre le génocide des Amérindiens aux mains des colons blancs. En fait, l’utilisation du mot « génocide » rencontre une résistance fervente dans la plupart des cercles dominants aux États-Unis. Les histoires cinématographiques de « génocide » impliqueraient la responsabilité d’une extermination systématique d’un peuple, un peuple qui, avant l’arrivée des conquérants européens (à commencer par Colomb en 1492) a vécu ici harmonieusement avec la nature, sans jamais avoir besoin de « propriété privée ». Le genre Western avec sa représentation des Indiens a joué un rôle dans l’élaboration de sensibilités historiques d’une nation connue sous le nom des États-Unis d’Amérique. Dans la dichotomie entre « la nature sauvage et la civilisation » le rôle de l’Indien a été le stéréotype du sauvage sans personnalité, intrinsèquement mauvais, et motivé pour tuer sans raison les personnes de race blanche. Et les bons, les colons blancs, n’ont pas d’autre choix que d’utiliser la violence pour résoudre le problème des Natifs Américains. Ce sont les défenses à la façon cinématographique. La même logique est appliquée à d’autres genres. Merci aux films de guerre, à ce jour, la majorité des Américains croient que laisser tomber les deux bombes atomiques sur Hiroshima et Nagasaki était un acte de violence nécessaire pour sauver des millions de vies innocentes. Les deux genres les plus populaires sont « l’Aventure d’Action » qui est le code pour le sexe et la violence et « le Film d’épouvante » qui est basé entièrement sur la violence stupide par « le mal de l’autre » qui exige la violence extrême par les bons types. Qu’est-ce que c’est sinon enseigner la xénophobie ? Le fascisme n’est-il pas structurel à Hollywood ? Quand un cinéma utilise structurellement les stéréotypes de « l’autre » (par exemple, les Allemands comme méchants diaboliques, les Arabes et les Russes comme terroristes islamiques ou communistes, les hommes noirs comme des voyous et des violeurs, les Asiatiques comme des pauvres types dociles, et les femmes noires comme paresseuses et aux mœurs légères) pour construire des récits sur la suprématie blanche implicite, on est obligé de l’appeler une machine de narration fasciste. La diabolisation de « l’autre » est en effet une approche fasciste.

Qu’évoque pour vous de la présence de Bob Dylan au Super Bowl ?

La marchandisation de Bob Dylan comme une icône américaine est possible à l’ère néolibérale. Et Dylan participant volontairement et bénéficiant financièrement de la vente de son statut de « rebelle« pour vendre le consumérisme est une tragédie. Mais encore, ce n’est pas une tragédie récente, comme mon essai publié dans truthout.org l’a expliqué.

Que reste-t-il du Dylan de la chanson engagée et de Blowin in the wind ?Juste le vent, et rien de plus.

Interview réalisée par Mohsen Abdelmoumen

Qui est le Professeur Tony Kashani ?

Tony Kashani est professeur d’arts libéraux à l’Université Brandman, Californie. Il est un penseur interdisciplinaire trilingue (anglais, persan, turc). Il travaille en tant que professeur d’université, auteur, et critique culturel. Tony est ceinture noire de karaté (Shotokan), toujours à la recherche d’arriver à un équilibre corps-esprit. Il vit avec sa famille à San Francisco. Le travail scientifique de Tony est ancré dans la théorie critique et sa pédagogie est fondée sur la critique dialogique de l’enseignement de la philosophie et des méthodes.

Tony Kashani est titulaire d’un doctorat en sciences humaines avec la concentration dans l’apprentissage transformatif et le changement à l’Institut d’études intégrales de Californie, San Francisco. Ses intérêts de recherche et d’enseignement sont : Sciences humaines, études interdisciplinaires, culture visuelle, études sur les médias, l’éthique, Réalisation/Photographie numérique, études culturelles internationales, pédagogie, philosophie et psychologie de l’art, philosophie/psychologie Orient-Occident, théorie postcoloniale, philosophie politique, Cosmopolitisme, Complexité planétaire, Histoire du cinéma, médias électroniques et la justice sociale, Conception du programme, théorie de la communication numérique, communications de masse, les méthodes de recherche qualitative, pédagogie critique, Cyber journalisme.

Le Dr Kashani est co-directeur du projet Dialogue médias modernes à Hutchins School of Liberal Arts, Sonoma State University, Membre érudit de l’Association des études mondiales (Amérique du Nord), et Membre érudit de Radical Philosophy Association.

Il est l’auteur de plusieurs ouvrages, dont deux éditions de Deconstructing the Mystique: An Interdisciplinary Introduction to Cinema (2005, 2009, Kendall/Hunt Press); il est coéditeur de Hollywood’s Exploited: Public Pedagogy, Corporate Movies, and Cultural Studies (2010, Palgrave/MacMillan Press); Lost in the Media: Ethics of Everyday Life(2013, Peter Lang Publishing); Le dernier livre du Dr. Kashani est Movies Change Lives: A Pedagogy of Constructive Humanistic Transformation Through Cinema (2016, Peter Lang Publishing). Il a aussi écrit de nombreux articles dans les journaux et des chapitres de livres comme : Bob Dylan and the Ethics of Market Fascism http://www.truth-out.org/opinion/item/21853-bob-dylan-and-the-ethics-of-market-fascism; Ethics of Uprising in the Age of New Media (World Futures Journal of General Evolution. Under review); From Plato’s Cave: Giroux and Critical Pedagogy(Policy Futures in Education, Forthcoming, Spring 2012 issue); Hollywood and Nonhuman Animals: Problematic Ethics of Corporate Cinema (Chapter in Hollywood’s Exploited: Corporate Movies, Public Pedagogy and Cultural Crisis,2010, Palgrave MacMillan Press); Hollywood’s Cinema of Ableism: A Disability Studies Perspective on the Hollywood (Chapter in Hollywood’s Exploited: Corporate Movies, Public Pedagogy and Cultural Crisis, 2010, Palgrave MacMillan Press); Dissident Cinema: Defying the Logic of globalization (Chapter in Global Studies Association 2007 Annual Book, 2008, Changemaker Press);300: Proto-fascism and Manufacturing of Complicity (2007, Under review at Film Quarterly, Dissident Voice); Complex Cinema: Becoming Dissident Cinema(2007, Dissident Voice); The Truman Show: Cinema of Active Imagination. A Jungian Analysis. (2005, CG Jung Center), et bien d’autres. Le Dr. Kashani est aussi invité à participer à des conférences.

Son site : www.tonykashani.com

Published in American Herald Tribune, August 30, 2016: http://ahtribune.com/politics/1174-tony-kashani-solidarity.html

In Oximity: https://www.oximity.com/article/Prof.-Tony-Kashani-Soit-nous-allons-ch-1?tries=3

In Palestine Solidarité: http://www.palestine-solidarite.org/analyses.mohsen_abdelmoumen.010916.htm

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