Allen M. Hornblum : « Une démocratie saine et dynamique dépend d’un électorat instruit et impliqué ».

Publié le par Mohsen Abdelmoumen

Allen M. Hornblum. DR.

Allen M. Hornblum. DR.

Mohsen Abdelmoumen : Votre livre «Acres of Skin: Human Experiments at Holmesburg Prison» décrit les expériences médicales menées sur des prisonniers dans la prison de Holmesburg sous la direction du dermatologue Albert Kligman. Vous avez aussi écrit «Sentenced to Science: One Black Man’s Story of Imprisonment in America». «Against their will: The Secret History of Medical Experimentation on Children in Cold War America» décrit d’autres expériences pratiquées sur des enfants et des nourrissonsComment ces expériences criminelles ont-elles pu avoir lieu aux USA ? Les criminels ont-ils été punis ?

Allen M. Hornblum : Comme je l’ai dit à mes collégiens pendant de nombreuses années, l’Amérique n’a pas toujours été un phare sur une colline ou un exemple brillant d’une société bonne et juste. Bien qu’ayant beaucoup de qualités et d’attributs très admirables, les États-Unis ont également des épisodes extrêmement tristes et désagréables dans leur histoire. Notre traitement brutal des Amérindiens et la longue période de l’esclavage et des politiques racistes sont deux des exemples les plus flagrants et inexcusables de comportement obscur de l’Amérique. L’héritage des deux continue à hanter la politique et la société américaine.

Sans surprise, d’autres aspects de l’histoire américaine montrent des signes semblables de traitement cavalier à l’égard de ceux qui sont moins bien nantis, moins influents et moins avisés. Malheureusement, dans le domaine médical et scientifique, certains de nos meilleurs médecins et chercheurs formés et instruits ont trouvé qu’il était pratique d’utiliser les membres les moins puissants de la société comme matière première pour l’expérimentation. Comme j’ai été témoin de première main en ayant travaillé dans un système carcéral urbain au début des années 70, que j’ai ensuite répertorié dans mes livres, des dizaines de médecins éminents des institutions d’élite ont trouvé facile d’organiser des recherches scientifiques dangereuses sur les prisonniers et les enfants placés dans des instituts. Les meilleurs d’entre nous incluant ouvertement les plus faibles d’entre nous dans des recherches potentiellement dangereuses n’est pas quelque chose dont nous devrions être fiers, mais trop souvent c’est exactement ce qui s’est passé. Bien que les chercheurs aient fait de grands progrès dans la lutte contre les maladies et aient découvert des remèdes contre des maladies comme la polio, la syphilis et l’hépatite, l’utilisation de personnes faibles et sans défense comme matériel d’essai devrait donner à réfléchir à tous ceux qui défendent une société libre, avancée et progressive.

En fait, des médecins remarquables comme les docteurs Koprowski, Southam, Kligman et Salk non seulement n’ont été pas punis – ou n’ont même pas reçu des sanctions mineures pour leur utilisation des populations vulnérables – mais ont été célébrés pour leurs réalisations scientifiques. Beaucoup d’Américains, il est vrai, ne savaient pas que des enfants sans défense, des prisonniers et des résidents d’asile faisaient partie intégrante de ces études, mais d’autres le furent et n’y trouvèrent rien de mal. Ils avaient en partie acquis un état d’esprit d’eugénisme qui a trouvé acceptable d’utiliser ceux qui étaient considérés comme «inférieurs», «irrécupérables», «faibles d’esprit» ou «criminels» pour être utilisés comme rats de laboratoire pour le progrès scientifique.

Le docteur Jonas Salk, par exemple, le virologiste notoire qui a été l’un des premiers à vaincre la polio, a effectué des expériences sur des enfants à l’École Publique Polk pour Attardés mentaux et à l’École D.T. Watson pour enfants handicapés avant de donner le vaccin aux enfants soi-disant « normaux ». Peu connaissent le sacrifice de ces enfants placés, mais tous louent Salk et les autres médecins comme lui pour leurs découvertes.

Vous avez été fonctionnaire de la justice pénale et vous avez dirigé un programme d’alphabétisation notamment dans la prison de Holmesburg. Selon vous, les prisons américaines ne déshumanisent-elles pas l’être humain ?

Par définition, les prisons sont conçues pour punir. On n’y trouve très peu d’éveil spirituel ou d’instruction. Lorsque les premiers Américains de Philadelphie, dans les années 1820, ont construit le Pénitencier d’État de l’Est pour mettre fin aux châtiments corporels et créer une méthode nouvelle et plus humaine de punition, l’expérience sociale a été louée et étudiée à travers le monde. Bien que de nombreux États et pays aient pris connaissance et adopté des institutions similaires, peu a changé depuis le 19e siècle. Les délinquants sont isolés et éloignés de la bonne société. On espère que les prisonniers reconnaissent leurs erreurs et décident d’aller directement à leur libération. Pour certains, ça marche; pour beaucoup d’autres, cela ne fonctionne pas. La déshumanisation est certainement un sous-produit du système punitif et impitoyable qui incarcère les êtres humains à travers le monde.

Le secteur correctionnel – un euphémisme du plus haut ordre – n’attire pas les esprits les plus créatifs. Les sociétés du monde entier semblent avoir reconnu qu’il y a peu de choses à faire au sujet du crime, sauf à jeter plus de gens derrière les barreaux. Les politiques et les programmes ont peu varié au fil des décennies, le grand public et les décideurs étant généralement indifférents à la situation. Un saut dans le taux de criminalité d’une communauté entraîne généralement plus de policiers, des peines plus longues et des conditions de détention plus sévères. Peu d’élus connaissent ou ont la conviction de défendre des solutions de rechange. Ce scénario semble peu susceptible de changer à court ou à long terme.

Votre livre très documenté «Acres of Skin» a été publié en 1998 et s’est imposé même aux médias mainstream comme CBSCNNBBC, et a fait a première page du NY Times. Peut-on dire qu’Allen Hornblum a été un whistleblower avant même que ce concept existe ?

Je ne sais pas quand l’expression «whistleblower» est née, mais je ne suis pas sûr d’être qualifié puisque je ne peux pas réclamer le crédit d’avoir mis fin aux expériences médicales de la prison de Holmesburg. Bien que j’aie été témoin, posé des questions, et des années plus tard essayé de construire leur genèse et leur évolution, je n’ai pas joué un rôle dans leur fin au milieu des années 1970.

Cependant, j’ai souvent reçu des éloges pour avoir permis la connaissance des transgressions éthiques, la chronique de l’histoire, et l’assurance que le public américain sait ce qui s’est passé à Philadelphie et dans toute la nation au sujet des tests de prison. Bien que j’apprécie les éloges que je reçois périodiquement, il y a une question plus importante que le public néglige : pourquoi tant d’employés des prisons qui ont vu ce qui se passait sont restés silencieux ? Cette question est d’une importance primordiale car les expériences médicales de Holmesburg n’étaient pas uniques. Ces épisodes d’excès de recherche se sont répétés à plusieurs reprises au cours des années à travers l’Amérique avec peu d’individus prêts à parler. La plupart ont suivi le programme sans se sentir concernés. Ce phénomène de voir quelque chose d’éthiquement troublant et de rester silencieux est probablement ce qu’il y a de plus problématique au sujet de l’étude de Tuskegee sur la syphilis qui a fonctionné pendant quarante ans avant que quelqu’un ne soulève des questions à ce sujet. Il y aurait beaucoup à apprendre de cette indifférence individuelle et publique.

En lisant vos livres, je n’ai pas pu m’empêcher de penser à Dostoïevski qui a décrit le monde carcéral et celui du crime dans sa complexité, notamment dans «Crime et châtiment». Pensez-vous que la prison soit la seule voie contre le crime ?

L’emprisonnement devrait faire partie d’un mélange de peines pour ceux qui transgressent les lois de la société. Tous les crimes ne justifient pas l’emprisonnement, mais trop souvent les systèmes de justice pénale dans le monde ne voient qu’une seule alternative et condamnent les gens à des peines de prison. L’approche unilatérale est intellectuellement paresseuse, coûteuse, déshumanisante et contre-productive. Les sociétés progressistes désireuses d’explorer des méthodes plus rentables et productives auront généralement des taux de criminalité plus faibles et moins de difficultés budgétaires. Malheureusement, peu de fonctionnaires américains ont le courage ou le savoir-faire pour défendre une telle option politique difficile.

À votre avis, la peine de mort est-elle justifiable ?

Je suis contre la peine de mort. Mon point de vue est assez simple: s’il est mal de prendre une vie, alors il est mauvais pour un gouvernement de prendre une vie. Au cours de mes nombreuses années de travail dans le système de justice pénale, j’ai connu de nombreux criminels qui ont commis des infractions extrêmement brutales et violentes. Certes, dans les moments d’indignation morale, on voudrait tuer les méchants criminels, mais une société juste et équitable qui valorise la vie ne devrait pas exécuter les gens qui commettent des crimes horribles.

Les cas de Mumia Abu-Jamal et Leonard Peltier emprisonnés depuis plus de 30 ans ne sont-ils pas contraires aux droits humains ?

Je connais personnellement Mumia Abu Jamal. En tant que directeur d’une organisation politique au début des années 1980, j’ai été interviewé par Mumia, journaliste à temps partiel et connu sous le nom de Wesley Cook. Quelques années plus tard et après une sorte de programme d’auto-radicalisation, Mumia a attaqué et tué un officier de police de Philadelphie qui avait tiré sur son frère pour une infraction routière.

J’ai suivi l’affaire et le procès assez étroitement et j’ai peu de doute que Mumia ait tué l’officier de sang froid. Même si ses défenseurs soient loyaux, forts et tenaces, Mumia a de la chance d’avoir échappé à la peine de mort. Pour les militants progressistes et les réformateurs des prisons, il y a beaucoup plus de braves personnes derrière les barreaux dignes de soutien que Mumia Abu Jamal.

Selon vous, y a-t-il une justice de classe aux États-Unis ?

On peut certainement argumenter que plus on a de l’argent, plus on recevra une meilleure justice. Pendant mes années de travail dans un grand système carcéral urbain, la population était d’une pauvreté écrasante, noire et sans formation. La plupart des délinquants étaient des Afro-Américains, décrocheurs dans le secondaire et nageant dans la pauvreté. Tout au long de ces années, je suis entré en contact avec très peu de prisonniers riches et instruits. Ceux qui ont été arrêtés pour crimes et qui disposaient de ressources économiques pour se payer des avocats compétents et verser une caution ont été rapidement libérés en attendant le procès. Les coupables qui ont de l’argent ont tendance à recevoir des peines plus courtes. Plus on a de l’argent, plus on a de la justice. Je pense que c’est un phénomène universel qui nous suivra toujours.

Quand on lit vos livres, on voit une autre Amérique que celle décrite par Hollywood et ses supermans. Peut-on encore évoquer des valeurs telles que les droits de l’homme, l’État de droit, etc. aux USA ?

Comme avec la plupart des choses d’importance, le maintien de la justice et un système d’équité est une lutte sans fin. Tant qu’il y aura des bonnes personnes qui respectent la loi et un idéal de justice pour tous, nous aurons un semblant de société juste. Trop souvent, malheureusement, les bonnes personnes ont tendance à éviter de prendre des risques. Les gens ne veulent pas s’impliquer. Mais une démocratie saine et dynamique dépend d’un électorat éduqué et impliqué.

L’Amérique se targue d’être un État de droit, mais ce principe est souvent écarté ou rejeté complètement. Il existe de nombreux exemples de décisions et de comportements injustes dans notre système de justice pénale, mais dans l’ensemble, le système a tendance à fonctionner. Pour l’une des plus grandes nations du monde, l’Amérique a probablement l’un des systèmes de justice les plus équitables et les plus efficaces. Cela ne signifie pas qu’il ne peut pas être amélioré et qu’une plus grande importance soit accordée aux droits de l’homme et à un traitement juste pour tous, et pas seulement pour les personnes aisées.

Ne pensez-vous pas que des politiciens comme Bush, Kissinger, etc. ont leur place dans les prisons à cause de leurs guerres contre les peuples à travers le monde ou bien sont-ils au-dessus des lois ?

Il existe certainement des preuves considérables pour étayer l’argument selon lequel l’invasion du président Bush en Irak est l’une des pires et les plus coûteuses de l’histoire américaine. Un homme peu compétent, manquant de curiosité intellectuelle et dépendant d’acteurs politiques plus véhéments et sournois, a déstabilisé une partie du monde déjà fragile. Il est difficile de comptabiliser les dégâts immenses qui ont été causés aux gens de la région aussi bien qu’à la réputation de l’Amérique à travers le monde. Le désordre sanglant qui a résulté de notre effort pour chasser Saddam et ensuite de s’engager dans une campagne d’édification d’une nation a contribué à ce que Bush quitte le bureau comme l’un des présidents les plus honni de la nation.

Bien que l’emprisonnement soit justifié dans l’esprit de certains, un tel résultat est très peu probable. Même le président Richard Nixon, considéré par tous comme ayant commis des crimes dans le scandale du Watergate, n’a jamais fait une journée derrière les barreaux. Bien qu’il y ait quelques exceptions notables, il est généralement vrai que plus il y a d’argent et de pouvoir – surtout les hauts fonctionnaires du gouvernement – moins il y a de chances qu’un tel individu fasse un jour de prison.

Interview réalisée par Mohsen Abdelmoumen

Qui est Allen M. Hornblum ?

Allen M. Hornblum est un journaliste, un ancien fonctionnaire de la justice pénale et un organisateur politique basé à Philadelphie. Il est aussi un écrivain qui aborde des sujets controversés historiquement dissimulés dans les domaines du crime organisé, de l’espionnage soviétique et de l’éthique médicale. Ses livres sont : Acres of Skin Human Experiments at Holmesburg Prison (1998); The Invisible Harry Gold: The Man Who Gave the Soviets the Atom Bomb (2001); Philadelphia’s City Hall (2003); Confessions of a Second Story Man: Junior Kripplebauer and the K & A Gang (2006); Sentenced to Science: One Black Man’s Story of Imprisonment in America (2007); Against Their Will: The Secret History of Medical Experimentation on Children in Cold War America (2013).

Avant de devenir un écrivain, Allen Hornblum a eu une carrière variée comprenant l’organisation politique, l’enseignement au collège, et de nombreuses années dans les différents secteurs du système de justice pénale. Il a été chef d’état-major du bureau du shérif de Philadelphie, membre de la Commission de la criminalité et de la Commission de la criminalité et de la délinquance de Pennsylvanie, entre autres. Le crime et la punition, et l’histoire de l’emprisonnement sont devenus des intérêts permanents pour lui et il a visité des institutions telles que les pénitenciers de Strangeways, Mountjoy, Le Sante et Regensdorf.

Allen Hornblum est diplômé de l’Université Penn State et a obtenu des diplômes de troisième cycle des universités de Villanova et de Temple. Ses recherches et ses livres ont été largement couverts par les médias et ont été présentés dans Good Morning AmericaCBS Evening News, CNN, la BBC, dans de nombreuses émissions de radio et à peu près tous les journaux dans le pays, y compris les premières pages du New York Times et de Philadelphia Inquirer. Allen Hornblum est souvent invité à donner des conférences sur ses recherches et il a présenté son travail à des institutions telles que: the National Institutes of Health, la British Medical Association, le FBI, de nombreuses écoles de médecine, ainsi que les universités Brown, Columbia, et Penn State.

Site d’Allen M. Hornblum

Published in English in American Herald Tribune, February 10, 2017: http://ahtribune.com/in-depth/1500-allen-m-hornblum.html

In Oximity: https://www.oximity.com/article/Allen-M.-Hornblum-Une-d%C3%A9mocratie-1

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