Vincent Emanuele : « Oncle Sam a intensifié ses opérations en Afrique depuis un certain temps »

Publié le par Mohsen Abdelmoumen

Vincent Emanuele. DR.

Vincent Emanuele. DR.

Mohsen Abdelmoumen : Vous êtes un vétéran de la guerre en Irak et vous avez témoigné devant le Congrès. Que pouvez-vous nous dire à ce propos ?

Vincent Emanuele : Mes expériences pendant la guerre en Irak ont été le catalyseur de ma transformation personnelle qui a mené finalement à mon témoignage au Congrès américain. Que puis-je dire au sujet de la guerre ? C’était horrible. La guerre, comme dit le vieil adage, c’est l’Enfer. Mais c’est surtout l’Enfer pour ceux qui sont occupés. Dans ce cas, le peuple de l’Irak.

Les marines américains tuaient régulièrement des innocents, torturant des prisonniers, mutilant des cadavres, prenant des photos avec des cadavres et toute une série de comportements barbares trop nombreux pour être mentionnés. En fin de compte, j’ai décidé que je ne pouvais plus participer à de telles choses, alors j’ai refusé de faire partie d’un autre déploiement et le Corps des Marines m’a libéré.

Après être rentré à la maison, j’ai assisté à quelques actions locales anti-guerre et j’ai finalement rencontré Nick Egnatz qui m’a présenté à Iraq Veterans Against the War (les Vétérans d’Irak Contre la Guerre) (IVAW) et Veterans for Peace (les Vétérans pour la Paix) (VFP). J’ai fait des tournées dans le pays, en prenant la parole dans les églises, les syndicats, les écoles, etc., au sujet de la politique étrangère des États-Unis et de mes expériences dans la guerre.

Finalement, ces actions ont abouti aux audiences (Winter Soldier Hearings) de 2008, où des dizaines d’anciens combattants ont témoigné au sujet des crimes de guerre et des atrocités commis en Irak et en Afghanistan. Quelques mois plus tard, neuf d’entre nous ont témoigné devant le Congrès américain sur ces questions.

Selon vous, l’invasion de l’Irak par les troupes américaines est-elle une erreur majeure de l’empire ?

Cela dépend de la perspective que nous envisageons. D’une part, bien sûr, la guerre en Irak a produit tellement de retours de flamme qu’il est difficile de soutenir que l’Empire des États-Unis n’a pas été sérieusement endommagé par l’occupation de Bush. Pourtant, dans le même temps, beaucoup d’entités ont bénéficié de la guerre.

Donc, du point de vue des États-Unis en tant qu’État-nation, je dirais que la guerre en Irak a été désastreuse. Alors que les États-Unis ont fini par dépenser plus de 6 billions de dollars pour l’invasion et l’occupation illégales de l’Irak, ils se décomposent en interne. Notre infrastructure est en ruine et au moins un tiers de la population vit dans la pauvreté.

Nous avons un fasciste au pouvoir et les tensions de classe atteignent un point d’ébullition. Les nationalistes blancs et les éléments les plus réactionnaires de la société américaine ont plus de pouvoir qu’à aucun moment de la mémoire récente. Oui, je dirais que la guerre en Irak a eu un impact profondément négatif sur l’Empire des États-Unis.

Mais, comme le montre l’histoire, c’est la façon dont la plupart des empires s’effondrent : l’orgueil, la corruption, la concentration du pouvoir et le surdéploiement de l’armée. Les États-Unis suivent la trajectoire de Rome.

Votre passage dans l’armée a-t-il influencé votre parcours de militant de gauche ?

Je ne suis pas sûr de me considérer comme un « militant ». En d’autres termes, je ne dirais pas que je suis quelqu’un de violent simplement pour être violent. Mais je ne suis pas non plus pacifiste, donc pour répondre à une question différente : oui, l’armée a influencé mon point de vue sur la violence.

C’est un cliché de dire que la violence est catastrophique et tout le reste. Oui, la violence détruit les vies. Mais la violence sauve aussi des vies. En Irak, par exemple, nous avons rarement patrouillé dans les zones les plus hostiles. Maintenant, je ne sais pas si c’était le cas pour chaque unité ou peloton, mais c’est ainsi que nous avons opéré. Les brutes n’aiment pas quand leurs victimes se défendent.

Il y a une histoire très populaire qui se passe aux États-Unis au sujet d’une femme qui faisait du jogging à Seattle, Washington, où elle a été attaquée par un violeur probable. Le type se cachait dans les toilettes publiques et a tenté de violer la femme. Cependant, la femme qui a été attaquée s’est défendue. Elle connaissait des techniques d’auto-défense et les a utilisées pour sauver sa vie.

Parfois, les gens ne méritent pas de pitié. Mais ce sont des formes très subjectives de violence et d’autodéfense. En ce qui concerne la violence politique, je ne crois pas qu’il soit logique que les mouvements politiques américains utilisent des tactiques violentes dans notre contexte actuel. La Gauche est déjà très désorganisée et fracturée. Je ne peux pas imaginer ce qui se passerait si certains groupes commençaient à faire exploser des choses ou à prendre les armes contre la police, par exemple.

Mais je pense que les gens devraient être équipés et formés pour utiliser ces armes. Je pense que les gens devraient savoir comment se défendre avec leurs mains, pieds, genoux et coudes. Les arts martiaux sont géniaux. L’autodéfense communautaire est géniale, surtout si nous parlons de nous défendre des milices ou des flics renégats, et il y en a beaucoup.

Comment voyez-vous l’évolution du mouvement anti-guerre aux USA ?

Eh bien, pour être tout à fait honnête, les États-Unis n’ont pas de mouvement anti-guerre. Il n’existe tout simplement pas de façon significative. Il y a des individus et des groupes, des gens comme Kathy Kelly et des groupes comme Code Pink et Veterans for Peace, qui ont gardé la torche allumée, mais leur nombre est réduit et beaucoup de leurs membres et partisans les plus éminents sont assez âgés.

Le mouvement anti-guerre tel qu’il était compris dans les années 1960 ou pendant l’ère Bush est mort, à mon avis. L’Empire et le militarisme des États-Unis sont beaucoup plus complexes et décentralisés que par le passé. Il n’y a pas de projet. Les guerres sur le terrain sont de petite taille par rapport au Vietnam, mais les guerres actuelles de l’Oncle Sam ont duré plus longtemps qu’au Vietnam, dans le cas de l’Afghanistan.

Les États-Unis sont actuellement engagés dans la plus longue guerre de leur histoire et vous n’en auriez aucune idée si vous allumiez la télévision, lisiez un journal ou alliez à une réunion politique locale. C’est probablement l’aspect le plus frustrant de la société et de la culture américaine moderne. La question est donc de savoir comment construire un nouveau mouvement anti-guerre pour le XXIe siècle.

Premièrement, nous devons comprendre comment fonctionne le nouvel empire. Ici, le travail de Nick Turse et les gens de TomDispatch est absolument indispensable. Oncle Sam a accéléré ses opérations en Afrique depuis un certain temps maintenant, avec peu ou pas de mention dans la presse grand public. Obama et le soi-disant « pivot asiatique » de Clinton a envoyé des ondes de choc à travers l’Asie de l’Est et le Pacifique Sud, créant un accroissement des tensions, d’où la militarisation de cette partie du globe déjà trop militarisée.

Ce sont là quelques-uns des défis géopolitiques. Un nouveau mouvement anti-guerre sera également confronté à la perspective de plus de machines de combat robotisées sans pilote, tout comme les drones mais sous des formes différentes. L’intelligence artificielle jouera un rôle important dans l’avenir de l’Empire étasunien et du militarisme mondial. À l’heure actuelle, plus de 30 pays développent la technologie des drones. Ce nombre va augmenter, malheureusement.

Sur une note positive, de nouvelles alliances se forment à travers le spectre idéologique. Standing Rock est un bon exemple. Oui, nous avons perdu. Mais j’ai vu et expérimenté de nouvelles possibilités de coalition. Des libertariens blancs en solidarité avec les gauchistes noirs et bruns, eux-mêmes solidaires des peuples autochtones et ainsi de suite. Ensuite, bien sûr, vous avez des anciens combattants qui ont rejoint la mêlée. Ces relations ne doivent pas être minimisées. Elles pourraient être les graines d’un nouveau mouvement anti-guerre.

Où est passée la gauche américaine ? Je parle de la vraie gauche, pas celle des citadins petits bourgeois.

Pour être honnête, je ne suis pas sûr de savoir quoi ou qui je considère comme « de gauche ». En l’absence d’un meilleur terme ou en raison d’un manque d’imagination, je me réfère parfois à moi-même en tant que gauchiste ou je dis aux gens que je suis « de gauche ». Pourtant, je ne sais pas ce que cela signifie réellement de plusieurs façons. Bien sûr, je suis anticapitaliste. Oui, je veux changer radicalement la société. Mais je connais beaucoup de gens qui ressentent la même chose et pourtant ils ne s’appellent pas eux-mêmes des « gauchistes ».

Si vous demandez où sont les mouvements politiques, culturels et sociaux massifs qui ont existé à travers le temps et qui existent ailleurs, je dirais qu’il y a beaucoup de gens qui sont actifs, mais que leurs actions et leurs organisations sont très marginales et fracturées.

La plupart des propriétaires de petites entreprises que je connais ne sont pas de gauche, du moins comme je comprends la gauche. Je pense que les petits bourgeois sont principalement démocrates ou républicains. La gauche a la tête dans un sac, ce qui constitue une autre raison pour laquelle des mouvements politiques plus radicaux n’existent pas.

La gauche manque de discipline, de solidarité et de leadership. Le sectarisme et le comportement égoïste ont détruit de grands segments de la gauche. En même temps, il existe un grand potentiel dans le climat politique d’aujourd’hui pour organiser de vastes segments de la population américaine. Comme je l’ai déjà mentionné, beaucoup d’Américains, selon certaines estimations 40 %, vivent dans la pauvreté. Beaucoup d’autres sont aliénés et/ou opprimés et réprimés de diverses manières et, par conséquent, les choses arrivent à un point d’ébullition.

Vous avez écrit un article dans lequel vous dites que vous avez aidé à la création de l’État islamique en Irak. Pouvez-vous nous expliquer cela ?

Eh bien, j’ai participé purement et simplement au plus grand crime de guerre depuis l’invasion et l’occupation du Vietnam par les États-Unis. Nous avons fait des choses brutales et horribles au peuple irakien, des choses qui me hantent à jamais, et ces actes violents et méprisables ont contribué à créer le climat dans lequel ISIS existe maintenant.

Nous avons patrouillé les zones sunnites, tué des leaders politiques sunnites, détruit un gouvernement sunnite, aidé les factions religieuses et politiques rivales à détruire les Sunnites dans toute la nation, et nous sommes surpris qu’un groupe politique radical sunnite ait émergé ? Ce n’est pas étonnant.

J’aime beaucoup votre engagement politique et je partage beaucoup de vos idées. Comment vivez-vous votre engagement d’homme de gauche et de vétéran anti-guerre ?

Ici, vous pourriez ne pas aimer ma réponse, mais je ne pense pas trop à la politique en ce qui concerne la façon dont je vis ma vie quotidienne. Pour moi, il y a beaucoup plus que la politique. Pourtant, je ne suis pas non plus une personne religieuse. J’aime la philosophie, en fin de compte. J’aime penser, lire, apprendre, et parler avec les gens au sujet des grands problèmes et des idées. Ces choses contribuent à motiver la façon dont je vis, davantage que de me considérer comme un homme de gauche ou un ancien combattant anti-guerre.

Nous n’avons qu’une seule vie, autant que nous sachions. Puisque nous savons que c’est le cas, nous devrions agir en fonction de cela. Nous ne devrions pas perdre du temps. Nous devrions toujours être engagés dans un travail ayant du sens et passer notre temps avec des personnes intéressantes. Nous devrions nous alimenter sainement et faire de l’exercice. Nous devrions être des personnes bien organisées. J’essaie de vivre ma vie selon cette devise, mais je suis humain, alors j’échoue souvent.

À votre avis, pourquoi la résistance face à l’empire n’est-elle ni structurée, ni efficace, alors que le grand capital dispose de soldats et de troupes bien disciplinés?

Probablement parce que « les troupes et les soldats » du capital savent pour quoi ils se battent : l’argent et le pouvoir. La gauche n’a pas la moindre idée de ce pourquoi elle lutte, en dehors de quelques slogans vagues et simplistes. Pour quoi exactement lutte la gauche mondiale? Les droits de l’homme? La démocratie? Ce sont de grandes choses, mais elles doivent être définies et affinées au fil du temps et je n’en entends pas parler.

Quelqu’un qui travaille chez Goldman Sachs sait exactement pourquoi il se lève le matin, et c’est pour gagner de l’argent. La gauche a une aversion pour le mot et le concept « discipline ». C’est un problème majeur.

Je peux voir pourquoi le Dr King, Gandhi et Malcolm X avaient une attitude religieuse à leur travail : cela aide à inculquer un sens de la discipline, de l’ordre, du travail acharné, de l’engagement et de l’altruisme. Nous luttons contre la machine la plus huilée que l’homme ait jamais créée : le capitalisme mondial et l’empire. Afin de vaincre cette machine, dans la mesure où les gens veulent vaincre ces systèmes de pouvoir et de contrôle, nos mouvements de résistance doivent aussi être disciplinés et prêts au sacrifice.

D’après vous, quels seraient les outils nécessaires à la création d’une vraie gauche ?

Tout d’abord, les gens doivent apprendre à s’organiser. Regardez les sites de médias alternatifs de gauche : ils publient des articles principalement sur la façon dont le monde est défiguré. Ils ne donnent pas aux gens les outils dont ils ont besoin pour naviguer dans ce monde perturbé. Nous avons besoin de plus d’organisateurs communautaires et de moins de guerriers du clavier.

Nous avons besoin que les gens se bougent les fesses et s’engagent à quelque chose qui n’est pas intrinsèquement individualiste et égoïste. Plus les gens passent du temps avec les groupes communautaires locaux, mieux ils seront à long terme. Nous sommes intrinsèquement des créatures sociales. Bien sûr, certaines personnes sont plus sociables que d’autres, mais en général, les gens ont besoin de contact humain.

Pourtant, au fur et à mesure que le temps passe, les gens passent de moins en moins de temps ensemble en chair et en os et plus de temps à interagir les uns avec les autres sur les sites de médias sociaux ou sur diverses autres entités qui sont médiatisées à travers un écran bidimensionnel. Ces défis sociaux très fondamentaux posent de grands problèmes.

En d’autres termes, les outils que j’ai à l’esprit sont très basiques. Je vois et entends beaucoup de gauchistes et militants parler de la révolution, etc., mais ils essaient de décorer une maison qui n’a pas de fondement. Nous devons créer des organisations véritablement indépendantes basées sur des communautés réelles et je ne parle pas d’ONG ou de PAC ni de quoi que ce soit de ce type, je parle de rencontres entre vraies personnes, de conversations difficiles entre elles et qu’elles décident comment répondre à ces problèmes difficiles et à ces conversations.

À long terme, la question est, encore une fois, un manque de vision. Pour quoi, exactement, nous battons-nous? Et cela devrait être beaucoup plus vaste que la santé universelle, les augmentations du salaire minimum, etc. En d’autres termes, posons des questions intéressantes et proposons de grandes idées et des alternatives. C’est ce qui enthousiasme les gens, pas des petites réformes, c’est l’une des raisons pour laquelle Obamacare sera vidé de sa substance sans grand combat : c’était une connerie de chiffe molle.

Vous animez une émission de radio, quel est leur impact ?

Oui, j’anime un programme hebdomadaire intitulé « Méditations et Molotovs » sur le Progressive Radio Network (prn.fm). En ce qui concerne son impact, il est pratiquement impossible de le mesurer. Je reçois tout le temps des emails de personnes qui aiment le programme, mais sont-elles impliquées ? Est-ce qu’elles restent impliquées? Je l’espère.

L’objectif de l’émission est double : le premier objectif est de faire réfléchir les gens et le deuxième objectif est de leur permettre de se battre. Si l’émission aide les gens à le faire, je la considère comme réussie. Bien sûr, cela peut toujours être mieux. Je peux toujours être plus efficace et organisé, donc j’espère que c’est le cas au fil du temps.

Je ne veux jamais me sentir stagnant ou sans originalité. Si le programme de radio stagne ou se fissure, il sera temps de passer à un autre projet. Cela étant dit, j’adore faire de la radio. J’adore faire des programmes solo autant que j’adore interviewer certains de mes artistes, militants, musiciens et amis préférés. C’est un média formidable, et aussi mon préféré. J’aime écrire, mais j’adore encore plus les conversations avec les gens.

Interview réalisée par Mohsen Abdelmoumen

Qui est Vincent Emanuele ?

Vincent Emanuele est un écrivain, un activiste et un animateur de radio qui vit et travaille à Michigan City, Indiana. Vétéran de l’armée, Vincent a rejoint le mouvement anti-guerre après avoir été déployé en Irak avec le corps des Marines des États-Unis. Depuis lors, Vincent a travaillé avec des mouvements politiques de gauche dans le monde entier. Ses écrits et ses interviews sont apparus dans CounterPunchAl JazeeraTeleSUR EnglishZMagazineTruthOut et ROAR Magazine. Actuellement, Vincent anime un programme de radio hebdomadaire appelé « Méditations et Molotovs » diffusé chaque lundi @1:00pm (temps de Chicago) sur Progressive Radio Network (prn.fm). Il est membre de Veterans for Peace et de National Writers Union.

Published in English in American Herald Tribune, April 6, 2017: http://ahtribune.com/in-depth/1592-vincent-emanuele.html

In Oximity: https://www.oximity.com/article/Vincent-Emanuele-Oncle-Sam-a-intensifi-1

In Palestine Solidarité: http://www.palestine-solidarite.org/analyses.mohsen_abdelmoumen.070417.htm