Alain Rodier : « La seule certitude est que le chaos va perdurer »

Publié le par Mohsen Abdelmoumen

Alain Rodier. DR.

Alain Rodier. DR.

Mohsen Abdelmoumen : Vous êtes l’auteur, entre autres, de « Grand angle sur le terrorisme » et de « Grand angle sur les mafias ».  Dans ces deux livres très pertinents, vous analysez le terrorisme et les mafias, ce qui nous renvoie aux liens entre ces deux phénomènes. On parle de plus en plus d’un terrorisme hybride lié à la grande criminalité, quel est votre avis à ce sujet ?

Alain Rodier : L’expression « terrorisme hybride » est apparue pour souligner les liens qui existent entre des mouvements terroristes et le crime en général et organisé en particulier. Un premier phénomène est bien connu : celui des petits délinquants qui versent dans le terrorisme. L’intérêt est alors réciproque. Différents « paumés » y voient une manière de se « réaliser » en sortant de leur anonymat criminel en épousant une cause que, dans leur immense majorité, ils ne connaissent pas. Ce qui est époustouflant c’est que non seulement ils sont capables de donner leur vie pour cette cause (comme à peu près tout les militaires d’active), mais que leur but essentiel est le martyre. En dehors des kamikazes japonais, l’Histoire moderne ne connaît pas de cas semblables. La grande question qui est posée et qui n’a, à ce jour, pas trouvé de réponse satisfaisante est : pourquoi ?

De leur côté, les mouvements terroristes apprécient ces recrues qui sont déjà formées à la vie clandestine du fait de leurs activités criminelles antérieures. De plus, les cellules terroristes doivent souvent s’autofinancer et rien de tel que des activités délictueuses pour y parvenir. L’exemple de Mokhtar Belmokhtar alias M. Marlboro (que la rumeur dit tué mais il a été annoncé mort à plusieurs reprises) est frappant. Sa spécialité qui était fort appréciée du GSPC puis d’AQMI était la contrebande. En dehors d’être un chef de guerre devenu légendaire grâce à de nombreuses opérations terroristes médiatisées, il était le premier logisticien de ces mouvements terroristes. D’ailleurs, personne ne semble s’être jamais ému des rutilants 4×4 d’origine asiatique présents en quantité sur tous les fronts où sévissent les salafistes-djihadistes…

Quant au crime organisé, cela est plus compliqué. Généralement, les boss ne partagent pas les mêmes intérêts que les « émirs ». Toutefois, le crime organisé est animé par un seul but : faire des profits financiers par tous les moyens imaginables mais en restant le plus discret possible. La « publicité » nuit aux « affaires ». Les « émirs », eux, la recherchent pour faire connaître leur « cause ». Cela dit, quelques exemples laissent à penser qu’ils se croisent de temps en temps. Beaucoup de questions se posent sur les filières des migrants qui rejoignent l’Europe et les camps d’accueil dont certains seraient gérés par les mafias en Italie.

Vous avez écrit le livre « Al-Qaïda, les connexions mondiales du terrorisme ». Peut-on dire que Daech a les mêmes connexions qu’Al-Qaïda ou bien cette organisation, issue de la même matrice qu’Al-Qaïda, a subi des mutations ?

Daech qui est issu à l’origine de la branche irakienne d’Al-Qaïda « canal historique » a son noyau central situé à cheval sur la Syrie et en Irak. Les provinces extérieures (les « wilayas ») sont majoritairement constituées d’anciens sous-groupes de branches d’Al-Qaïda, particulièrement en Afrique, en Extrême-Orient, en Afghanistan, au Pakistan et dans le Caucase. Par exemple, en septembre 2014, un groupe de combattants menés par l’émir de la région centrale d’AQMI en Algérie a rallié Daech en prenant le nom des « Soldats du califat ». Pour se faire reconnaître, il a assassiné le Français Hervé Gourdel. En septembre de l’année suivante, la katiba « al Ansar » active en Kabylie a rejoint à son tour l’État Islamique. Les liaisons entre le commandement central et ses wilayas semblent être beaucoup plus lâches que du temps de la splendeur d’Al-Qaïda. À savoir que très peu de représentants de ce commandement central ont été détachés à l’extérieur. Al-Qaïda « canal historique » a toujours envoyé des représentants dans ses branches situées hors de sa zone de prédilection située en Afghanistan et au Pakistan. En résumé, un certain nombre de groupes ont obtenu le « label Daech » mais n’ont aucun contact opérationnel direct ou indirect avec Ibrahim Awad Ibrahim Ali al-Badri alias Al-Baghdadi.

« Proche-Orient: Coups de projecteur pour comprendre », votre livre offre au lecteur des pistes pour comprendre le Proche-Orient dans sa complexité. Vous avez fait un travail en profondeur sur cette région du monde que vous connaissez, et qui est à contre-courant des clichés relayés par les médias de masse. Comment voyez-vous l’évolution de la situation au Proche-Orient, tant sur le plan sécuritaire que politique ?

Il convient de partir du constat actuel : la Syrie et l’Irak ont cessé d’exister en tant qu’États centralisés. Des régions entières échappent à l’autorité des deux capitales selon des fractures ethniques ou/et religieuses. Sans le soutien direct de Moscou et Téhéran, le régime de Bachar el-Assad serait sans doute tombé ou, du moins, en très grande difficulté. Enfin, aucune partie n’est en mesure militairement de contrôler l’ensemble de la Syrie ou de l’Irak.

Les Kurdes qui sortent un peu leur épingle du jeu, sont divisés en pro-turcs (le Parti démocratique du Kurdistan en Irak du Nord dirigé par Massoud Barzani), pro-Iraniens (l’Union patriotique du Kurdistan contrôlée par Jalal Talabani), le Parti de l’union démocratique (PYD) syrien proche cousin du PKK mais opposé à Barzani. Le PYD est utilisé par les Américains pour lutter contre Daech au sein d’une « coalition » (les Forces démocratiques syriennes, FDS) dont il est la seule composante fiable… La Turquie participe directement et volontairement à ces oppositions inter-Kurdes, son seul souci étant d’interdire la création d’un « grand Kurdistan » à ses frontières sud.

Le théâtre syro-irakien est l’objet d’une guerre d’influence qui dépasse largement les acteurs locaux. Elle oppose directement le régime théocratique chiite en place à Téhéran à la famille royale saoudienne. La nouvelle administration américaine s’est rangée résolument derrière Riyad alors que Téhéran est soutenu en sous-main par Moscou. Cette guerre d’influence connaît un prolongement au Yémen où le pouvoir élu soutenu par une coalition arabe emmenée par Riyad s’oppose à la rébellion Houthi alliée à l’ancien président Saleh.

Pour compléter cette photographie apocalyptique, Al-Qaïda « canal historique » et Daech sont présents dans toute cette zone en profitant de la décomposition des États pour prospérer malgré les coups qui leur sont portés par les forces spéciales américaines et leurs alliés kurdes, irakiens et – dans une bien moindre mesure – saoudiens. Pour ces derniers comme pour Israël, c’est Téhéran qui est l’ennemi prioritaire. Quant aux Palestiniens, leur cause ne passionne plus grand monde dans la région si l’on excepte Téhéran et Ankara qui s’en servent comme moyen de faire pression sur l’État hébreu.

Si un état des lieux est particulièrement difficile à faire, des prévisions pour l’avenir sont une gageure. Il y a trop d’inconnues dans l’équation posée. La seule certitude est que le chaos va perdurer parce qu’aucune partie n’a la puissance nécessaire pour apporter des solutions viables. La Syrie, l’Irak et le Yémen vont poursuivre leur parcellisation en fiefs dirigés par des chefs de guerre qui participent à l’« afghanisation » de la situation.

Vous avez participé au livre collectif très intéressant « La face cachée des révolutions arabes » du CF2R auquel a contribué mon amie la regrettée Anne-Marie Lizin et dans lequel vous avez signé le chapitre « Al-Qaïda, grand gagnant des révolutions arabes ». Al-Qaïda est-elle la seule qui a bénéficié des printemps arabes ou bien Daech est-il un autre gagnant de ce chaos ? D’après vous, d’où vient ce groupe terroriste ?

Globalement, les salafistes-djihadistes n’ont pas contribué aux « révolutions arabes ». Ils ont été, comme tout le monde, surpris par l’ampleur de ces mouvements et ont pris le train en marche profitant de l’affaiblissement des États. Ainsi, en 2012, Al-Qaïda a étendu ses terrains d’action notamment en projetant sa branche irakienne (l’État Islamique d’Irak – EII -) en Syrie et en la rebaptisant l’État Islamique en Irak et au Levant (EIIL). Daech est né de la scission de l’EIIL en deux factions : le Front al-Nosra dont l’émir al-Joulani est resté fidèle au docteur Ayman al-Zawahiri et l’EIIL renommé l’« État Islamique » tout court emmené par Abou Bakr al-Bagdadi. Emporté par sa mégalomanie, il s’est autoproclamé « calife » de tous les musulmans. Tous doivent lui faire allégeance sous peine d’être traités d’« apostats ».

On évoque de plus en plus le problème crucial des « returnees », c’est-à-dire les djihadistes partis d’Europe occidentale se battre dans les rangs de Daech en Syrie et en Irak et qui reviennent en masse. Les chiffres dont on dispose sont inquiétants. D’après vous, quelles sont les mesures les plus adéquates pour affronter une telle situation ? Comment les services de renseignement des pays européens peuvent-ils faire face à ce phénomène ?

Ce phénomène n’est pas vrai que pour l’Europe car les « returnees » commencent aussi à revenir vers leur pays d’origine ou dans des pays tiers – par exemple en Tunisie. Si LA SOLUTION existait, je pense qu’elle aurait déjà été mise en œuvre.

Le problème numéro un est le fait que les « returnees » viennent grossir les rangs des suspects de radicalisation dont le nombre se compte en milliers en Europe.

Le second ne concerne pas directement les services de renseignement mais les lois différentes au sein des pays européens, et plus grave encore, au sein de ceux membres de l’espace Schengen car à l’intérieur, il n’y a plus de contrôles aux frontières. L’effort devrait donc porter sur une harmonisation des législations mais cela est extrêmement compliqué car ces réformes sont d’ordre politique. Elles doivent être débattues puis votées par les représentations populaires de chaque pays.

Pour revenir au cas spécifique des « returnees », il faut bien constater qu’il est indispensable de tenter de traiter le problème en amont en les repérant au départ ou quand ils sont sur le retour. La coopération avec tous les pays concernés – même ceux dont les dirigeants sont considérés comme infréquentables – est donc indispensable. Que cela plaise ou non, il faudra bien un jour discuter avec le régime en place à Damas puisqu’il perdure, qu’il est officiellement toujours légal car représenté à l’ONU.

D’après vous, y a-t-il une optimalisation dans le domaine de la coopération entre services pour combattre que ce soit Al-Qaïda ou Daech ? Comment voyez-vous la coopération entre les services occidentaux ? Y a-t-il des avancées dans la coopération entre les services occidentaux et les services syriens, russes, algériens ?

J’ai partiellement répondu à cette question précédemment. En Europe, des progrès indéniables ont été faits depuis les attentats de 2015 mais il convient de poursuivre l’effort dans le domaine de la rapidité de transmission de renseignements entre les services, le développement de la coopération opérationnelle et parfois le droit de « poursuite » hors des frontières nationales.

Avec les pays du Maghreb en général et l’Algérie en particulier, la coopération est excellente entre professionnels. Il conviendrait vraisemblablement d’accroître les liens étatiques, puisque dans tous les pays démocratiques, ce sont les politiques qui donnent les instructions et sont responsables en fin de compte de ce qui se passe. Les services sont à leurs ordres et appliquent les consignes données. Mon opinion est qu’il convient d’aller de l’avant en rangeant les séquelles douloureuses du passé au rayon des livres d’Histoire.

Avec la Syrie et la Russie, tout reste à faire ou à refaire. Ce sont là aussi des décisions politiques. Par exemple, après l’effondrement de l’URSS et le début de l’ouverture vers les pays occidentaux, les relations politiques bilatérales ont commencé par être bonnes. Il s’en est suivi une coopération des services dans le domaine de la lutte contre le terrorisme et le crime organisé qui a été assez efficace. Mais depuis que la situation politique s’est dégradée, la coopération inter-services a été réduite à sa plus simple expression.

Ne pensez-vous pas qu’une coopération stratégique avec les services algériens et l’armée algérienne est nécessaire, notamment pour contrer le chaos qui s’est installé au Sahel avec la déstabilisation de la Libye ?

Pour la sécurité du Maghreb et du Sahel, Alger est incontournable dans tous les domaines : politique, idéologique, militaire et bien sûr dans celui du renseignement. Je crois savoir qu’il existe une bonne coopération avec l’Europe. Un des problèmes qui est un frein à la lutte contre le chaos, réside surtout dans des incompatibilités politiques et relationnelles qui peuvent exister en permanence ou temporairement entre différents pays de la région. L’intérêt de tous passe par l’établissement d’un dialogue constructif. Je crois que ce n’est malheureusement pas le cas aujourd’hui.

L’Europe a connu divers attentats à Paris, Bruxelles, Berlin, Londres, etc. Des mesures efficaces ont-elles été prises depuis pour contrer d’éventuels attentats à venir ? Sachant que le risque 0 n’existe pas, d’après vous, l’Europe reste-t-elle une cible privilégiée des groupes terroristes Daech ou Al-Qaïda ?

Soyons clairs : l’Europe n’est pas la cible privilégiée d’Al-Qaïda et de Daech. Pour Al-Qaïda, très clairement, ses objectifs principaux sont les États-Unis puis, à défaut, les Occidentaux.

Pour les deux mouvements, les cibles prioritaires sont les pays musulmans dont les dirigeants sont considérés comme « corrompus » et les populations « égarées ». On ne le répètera jamais assez, les victimes des terroristes salafistes-djihadistes sont avant tout des musulmans répartis du Moyen-Orient à l’Extrême-Orient. D’ailleurs, Daech est en train de s’installer discrètement en Indonésie, pays qui compte plus de 200 millions de musulmans.

Toutefois, Daech demande toujours aux volontaires du djihad de rejoindre le califat et, seulement si cela n’est pas possible – ce qui commence à être sérieusement le cas -, de passer à l’action sur place.

En tant qu’agent expérimenté, ne pensez-vous pas que le combat contre le terrorisme n’est pas seulement militaire mais surtout idéologique ? Dans ce cas de figure, peut-on dire que la France doit revoir ses alliances avec l’Arabie saoudite et le Qatar, sachant que l’Arabie saoudite est la principale matrice idéologique du phénomène terroriste ?

Vous avez parfaitement raison. Pour toutes les sociétés attaquées par le « phénomène terroriste », il y a toujours une idéologie car le terrorisme n’est qu’un moyen de combat au même titre que la guérilla. J’ai toujours trouvé que l’expression « guerre contre le terrorisme » était fausse car on ne fait pas la guerre contre un moyen technique. C’est comme si lors de la Seconde guerre mondiale, nous nous étions battus contre le Kriegspiel. Non, nous combattions l’idéologie nazie.

Il convient en premier lieu de définir clairement quelle est l’idéologie de l’ennemi. Actuellement, c’est le salafisme-djihadisme qui prône un retour aux textes sacrés de l’Islam des origines avec comme objectif final (dans plusieurs générations) l’établissement d’un califat mondial régi par la charia.

Je comprends parfaitement que cette idéologie puisse séduire de nombreux individus surtout que la propagande des réseaux salafistes-djihadiste est très professionnellement menée. Elle débute toujours par : « les musulmans sont des victimes et ils doivent donc se défendre… ». Face à ces idées, il convient que chaque État ayant bien désigné l’adversaire, il affirme les valeurs qui régissent sa société. Pour l’Occident en général et surtout pour l’Europe qui est née après de multiples guerres dont les deux dernières ont fait des millions de victimes, la valeur centrale est la liberté de l’individu(1) qui doit évoluer dans un système démocratique qui permet également une égalité des droits (par exemple entre les femmes et les hommes) assortie d’un devoir de fraternité dirigé en particulier vers les plus faibles (les malades, les handicapés, les chômeurs, les réfugiés politiques, les minorités visibles, etc.).

Un point très positif est à relever en Europe. Malgré les efforts déployés par les salafistes-djihadistes pour monter les communautés les unes contre les autres (en particulier avec les attentats aveugles mais aussi avec des opérations d’influence particulièrement habiles), les populations ont dans leur immense majorité fait preuve du plus grand calme et ont continué à vivre normalement. Cette capacité de résilience m’a fortement impressionné. Il convient de poursuivre dans cette direction quoi qu’il puisse arriver.

Quant aux relations avec le Qatar et l’Arabie saoudite, elles doivent être exemptes de laxisme même si des raisons mercantiles sont à l’évidence très présentes. Je disais plus avant qu’il convenait d’entretenir des relations avec tout le monde, mais sans rien céder sur nos valeurs et en prévenant nos interlocuteurs que nous ne tolérons aucun prosélytisme, qu’il soit politique ou religieux. C’est ce qui doit régir nos relations avec les deux pays cités avec lesquels nous commerçons dans le sens de nos intérêts communs. Cette manière de procéder n’est d’ailleurs pas spécifique au Qatar et à l’Arabie saoudite mais à tous les pays de la planète. À ce propos, je vous renvoie vers mon dernier livre en ligne paru aux éditions UPPR en mai : « Grand angle sur l’espionnage russe » qui est aussi d’actualité.

1.Par contre, la liberté des uns s’arrête là où commence celle des autres. La liberté individuelle ne veut pas dire l’anarchie.

Depuis les attentats que l’Europe a connus, les États européens ont-ils appris les leçons et investi dans le renseignement humain ? Le budget alloué aux services de renseignement est-il proportionné à la menace d’attentat permanente ?

Oui. De gros efforts ont été faits et il est difficile d’aller plus loin, que ce soit en moyens humains ou financiers. Des améliorations peuvent encore être apportées dans plusieurs domaines dont la communication, le partage des informations, la mutualisation des moyens, etc. Les réformes organisationnelles du renseignement décidées en France en 2014/2015 commencent à porter leurs fruits. Les personnels qui ont été recrutés dans l’urgence ont terminé leur formation et sont désormais intégrés dans le dispositif, prêts à faire face aux nouvelles menaces(1). Il convient de ne pas inscrire ces nouvelles organisations dans le marbre car elles doivent évoluer en fonction des menaces qui, elles, sont en perpétuelle mutation.

1.Il n’empêche que le risque zéro n’existe pas. Des actes terroristes auront lieu dans l’avenir.

Après chaque attentat, hier dans plusieurs capitales européennes, aujourd’hui à Manchester, on a l’impression que nous vivons un éternel recommencement et que les terroristes imposent leur agenda en frappant où ils veulent et quand ils veulent. Selon vous, peut-on prévenir un acte terroriste ? Ne faudrait-il pas envisager de créer des programmes spécifiques de préparation des foules à un éventuel attentat pour éviter plus de victimes ?

Il est possible de prévenir beaucoup d’actes terroristes mais malheureusement, il est illusoire de croire que l’on peut tous les empêcher. Les djihadistes sont nombreux et, plus grave encore, les « cibles molles » comme des manifestations ludiques sont impossibles à protéger dans leur intégralitéIl est vrai qu’un programme d’éducation des foules est utile. Cela a déjà commencé en Europe, particulièrement dans les écoles, mais il faudra encore du temps pour que les réactions du public soient appropriées. Il va falloir que les peuples fassent preuve de résilience car la menace va perdurer dans les mois et années à venir.

Votre organisme CF2R (Centre français de recherche sur le Renseignement) dirigé par votre collègue Eric Denécé que j’ai déjà interviewé, fait un excellent travail d’analyse et de prospective. La communauté du renseignement en général et le CF2R en particulier sont-ils écoutés par votre gouvernement ?

Je ne sais pas si nous sommes écoutés par les responsables politiques mais au moins, je sais que nous sommes lus par certains de leurs collaborateurs. Maintenant, les dirigeants ont de multiples sources d’information et leur problème est de se faire une idée la plus juste possible. Ensuite vient pour eux le temps de la décision, et là, c’est extrêmement délicat. Je dois reconnaître que je ne les envie guère car ils doivent souvent choisir la moins mauvaise des solutions. Dans d’autres temps et sous d’autres cieux, j’avais dit à un ministre de la Défense : « nous vous renseignons, vous décidez… ».

Interview réalisé par Mohsen Abdelmoumen

 

Qui est Alain Rodier ?

Ancien officier supérieur au sein des services de renseignement français, Alain Rodier est directeur adjoint du Centre français de recherche sur le renseignement (CF2R). Il est particulièrement chargé de suivre le terrorisme d’origine islamique et la criminalité organisée. Ancien homme de terrain et de réflexion, il a aujourd’hui le recul nécessaire pour replacer les évènements dans leur contexte.

Alain Rodier est contributeur régulier auprès de nombreux medias français (BFM TV, France 24, M6, France Inter, France Info, le site Atlantico, la revue Diplomatie, etc.) et étrangers francophones (Medi1, Radio Canada, VOA, RT, etc.). Il collabore à la revue RAIDS (éditions Histoire et Collections) depuis plus de dix ans.

Il est conférencier dans le domaine de l’évaluation des risques contemporains auprès de grands organismes institutionnels.

Il est l’auteur de: Proche-Orient: Coups de projecteur pour comprendre, Balland, Paris 2017 ; Al-Qaida, les connexions mondiales du terrorisme Ellipses, Paris 2006 ; Iran : la prochaine guerre ? Ellipses, Paris 2007 (traduit en italien) ; Les Triades, la menace occultée , éditions du Rocher, Paris 2012 ; Le crime organisé du Canada à la Terre de Feu, éditions du Rocher, Paris 2013 ; Grand angle sur le terrorisme  (livre électronique) éditions UPPR, Paris 2015 ; Grand angle sur les mafias (livre électronique) éditions UPPR, Paris 2015 ; Grand angle sur l’espionnage russe éditions UPPR, Paris 2016.

Au titre du CF2R, Alain Rodier a participé à la rédaction de trois ouvrages collectifs : Guerre secrète contre Al-Qaeda, Ellipses, Paris 2002 ; Al-Qaeda : les nouveaux réseaux de la terreur, Ellipses, Paris 2004 ; La face cachée des révolutions arabes, Ellipses, Paris 2012.

Il est également le principal rédacteur des Notes d’Actualité .

Published in English in American Herald Tribune, May 24, 1017: http://ahtribune.com/in-depth/1675-alain-rodier.html

In Palestine Solidarité: http://www.palestine-solidarite.org/analyses.mohsen_abdelmoumen.250517.htm

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