Yasmina Khadra : « La paix est en chômage technique »

Publié le par Mohsen Abdelmoumen

Mohsen Abdelmoumen (à G.) avec Yasmina Khadra (à D.)

Mohsen Abdelmoumen (à G.) avec Yasmina Khadra (à D.)

Mohsen Abdelmoumen : Dans vos livres À quoi rêvent les loups et Les Agneaux du Seigneur, vous avez su répercuter le malheur algérien, à savoir la décennie rouge et noire. Que pouvez-vous nous dire à ce sujet ?

Yasmina Khadra : Tout simplement parce que j’ai vécu cette tragédie dans mon cœur et dans mon esprit. J’étais dans le combat véritable contre l’intégrisme sur le terrain. J’ai fait la guerre aux terroristes pendant huit ans et j’ai vu cette dérive qui allait s’étendre à travers toute la planète. Il y a vingt ans, quand j’ai écrit  Les Agneaux du Seigneur et A quoi rêvent les loups, je disais déjà aux journalistes occidentaux que ça allait leur arriver. Ils n’ont pas voulu me croire parce qu’ils pensaient que cette pandémie était endémique et qu’elle ne pouvait pas déborder les frontières d’un pays sous développé ou un pays musulman mal géré et mal orienté. Je disais que ce n’était pas un problème de société mais bien un problème d’époque, et cette époque est tellement truffée d’injustice, d’humiliation et d’aigreur, que cela va créer une réaction assez violente qui essayera d’abord de s’attaquer aux quiétudes et aux rêves du monde entier. C’est exactement ce qui se passe aujourd’hui. Cette pandémie est devenue beaucoup plus idéologique avec une attitude occidentale qui n’a pas été à la hauteur, parce qu’au lieu de comprendre le problème, ils ont cherché un coupable, ce qui a été dangereux. Et nous sommes en train d’assister à cette dérive par manque de conscience, de responsabilité et de lucidité.

Vous pensez que les pouvoirs politiques occidentaux n’ont rien appris de la leçon algérienne ou irakienne, ou du drame syrien ?

Il faut d’abord s’entendre sur deux choses essentielles : il y a les peuples d’Occident et il y a l’élite occidentale. Quand on parle des peuples, je crois que ce sont les meilleurs peuples du monde, ce sont les peuples les plus humains, les plus ouverts, les plus tolérants, les plus curieux, les plus cultivés, mais l’élite n’est pas représentative de ces peuples-là. L’élite politique est obnubilée et aveuglée par les enjeux stratégiques qui n’ont rien à voir avec l’humain, parce que plus on va vers la stratégie qui consiste à dominer et à installer des foyers de tension pour récupérer quelques intérêts et pour faire tourner la machine économique, plus on s’éloigne de l’humain. Les peuples ne demandent pas d’être les plus forts, ils demandent tout simplement d’être les plus heureux, de pouvoir élever leurs enfants comme il se doit, d’accompagner une génération jusqu’au bout, de vivre des petites choses, voilà ce que veulent les peuples. Ils n’ont qu’une seule ambition : vivre en paix. Malheureusement, la paix est en chômage technique. Pour les finances, il faut toujours des guerres. Il faudrait que les peuples, un jour, abrogent les guerres. Il faudrait que les peuples disent : « Plus jamais mon fils ne défendra les intérêts de la nation en dehors de ses frontières ». Pour défendre un pays sur ses frontières, je suis d’accord, mais en dehors des frontières, jamais.

Cela me fait penser à un colonel américain que j’ai interviewé, le colonel Bacevich, qui est aussi professeur d’université. Je lui ai notamment posé la question s’il refuserait d’obéir à un ordre immoral. Il m’a affirmé oui. Vous pensez que les peuples doivent désobéir et avec quels outils ?

Oui. La question que l’homme doit se poser est très simple : à qui profitent les guerres ? Aux peuples ? Jamais. Mais qui font les guerres ? Ce sont les enfants du peuple. Donc, pourquoi faire une guerre pour quelque chose qui ne profite pas à un peuple ? La seule façon pour nous d’accéder à la maturité, c’est d’en finir avec les guerres, d’en finir avec cette stupidité qui nous fait croire que les autres sont différents de nous. Nous sommes une partie intégrante des autres, nous ne sommes rien sans les autres. Nous sommes les autres.

Que pensez-vous d’un président comme Trump récemment élu ?

C’est une tragédie. Depuis l’élection de Trump, je ne vois plus les tragédies comme avant, car elles relèvent maintenant de l’anecdotique. Les guerres, les monstruosités sont devenues anecdotiques.

Pourquoi ?

Parce que comment peut-on mettre un type pareil, une telle énormité foraine, à la tête de la destinée de l’humanité ? Comment peut-on s’autoriser cela ? Donc, c’est bien beau de condamner les va-t-en-guerres quand on choisit quelqu’un qui n’est même pas capable de gérer sa propre vie. Il est capable de déclencher une guerre nucléaire.

Vous pensez qu’il est capable d’aller à un affrontement nucléaire avec la Russie ou la Corée du Nord ?

Il est capable de tout.

On a vu qu’il a limogé son secrétaire d’État, Rex Tillerson, par un Tweet.

Il ne connaît rien à la politique. Ce n’est pas un politicien, c’est un saltimbanque, une espèce de guignol qui n’a jamais cru être président. Il a juste voulu faire l’intéressant, comme toujours. C’est un homme du spectacle. Donc, quand il est allé à cette campagne présidentielle, ce n’était pas pour devenir président, mais pour se donner une visibilité beaucoup plus large. Il était dans une sorte de mise en scène burlesque. Et d’un seul coup, ce qui était impensable est devenu réalité. Il a été le premier surpris. D’après ce que je sais, pendant très longtemps, il n’en revenait pas d’être intronisé à la tête des États-Unis. Ce n’était pas ce qu’il voulait et comme c’est quelqu’un de très limité intellectuellement et politiquement, il est à la merci de n’importe quel baratineur. N’importe quel conseiller qui a une espèce d’autorité dans le camp pourrait très bien se servir de lui.

Vous croyez que le lobby des néocons qui comporte entre autres des généraux et des grands galonnés, eux qui sont les concepteurs du choc des civilisations, a de l’impact sur Trump ?

Profondément, je pense que le peuple américain ne se laissera pas faire quand il comprendra que cet homme est en train de mettre en danger, non seulement les États-Unis, mais le monde entier. Heureusement, aux États-Unis, il y a beaucoup de gens éclairés.

On l’a vu justement dernièrement avec le mouvement contre la NRA, le lobby des armes.

Il y a des gens qui sont assez intelligents pour comprendre que l’on ne peut pas laisser la destinée de l’humanité entre les mains d’un tel farfelu.

Pensez-vous que l’humanité peut espérer avoir un monde multipolaire avec des pays comme la Russie et la Chine d’un côté et les États-Unis et l’Europe de l’autre ?

Il faut revenir à ce que je disais tout à l’heure, c’est aux peuples de décider. Il ne faut jamais laisser l’initiative aux politiques. Les politiques sont d’abord des opportunistes, ce sont des gens individualistes qui pensent à leur ambition personnelle. Qu’est-ce qu’un président ? C’est un commis-voyageur qui est au service des superpuissances économiques et qui cherche des marchés. Pour qui ? Pas pour les peuples mais pour l’économie de son pays. Mais l’économie de son pays est incarnée par les multinationales. Donc, lui est capable de toutes les concessions. C’est donc aux peuples de limiter ces concessions.

On a intérêt à comprendre une fois pour toutes qu’il faut vivre pleinement sa vie, qu’il faut accepter la vie telle qu’elle est. Le monde est imparfait, il a été conçu pour être imparfait et c’est à nous de savoir cohabiter avec ces imperfections. Et parmi ces imperfections à corriger, il y a surtout le fait d’évoluer dans un espace plus ou moins serein. Nous avons besoin de quiétude, de sérénité, mais la régression est tellement profonde qu’il va falloir surmonter des montagnes et des montagnes de préjugés pour arriver au premier chemin qui mène vers le salut et la maturité.

En tant qu’écrivain, est-ce que vous ne condamnez pas la guerre au Yémen où l’Amérique qui vend des armes à l’Arabie saoudite ?

Tout à l’heure, j’ai dit que la paix était en chômage technique. Les guerres sont aussi un marché. Ce que nous voyons comme atrocités, d’autres le voient comme investissements. On ne peut rien contre ça.

Pour aborder l’actualité algérienne, on parle d’un cinquième mandat pour Bouteflika. Quelle est votre réaction à ce propos ?

Sincèrement, depuis toujours, j’avais une espèce de vision de l’Algérie. Dans les années 1980, je voyais venir l’avènement islamiste. Je voyais venir aussi la fin de ce terrorisme. Je voyais où allait l’Algérie mais aujourd’hui, je ne sais pas où elle va. Il n’y a aucune base, aucun repère concret ou tangible capable de m’aider à voir où va l’Algérie. Je ne sais pas. On est vraiment dans le flou parce que c’est une situation qui n’a jamais été observée nulle part. On ne sait même pas si ce peuple est gouverné ou livré à lui-même. Je ne sais pas.

N’est-ce pas dangereux pour toute la région si l’Algérie s’effondre ?

C’est très très dangereux. Ce sera fini pour l’Afrique.

Et pour l’Europe ?

Bien sûr. Mais c’est normal, ce sont les dommages collatéraux.

Vous êtes un grand écrivain et vous avez été directeur du Centre culturel algérien en France. Que pouvez-vous nous en dire ?

J’étais le patron et je ne recevais d’instructions de personne. J’ai accepté de diriger le Centre culturel parce que je pense que la culture est le seul mouvement capable de nous éveiller à nos responsabilités et à nous sortir un peu de la léthargie pour aller vers des ambitions heureuses. C’est pour cela que j’ai décidé d’accepter de passer des jours et des jours enfermé dans un bureau, bien que j’avais beaucoup à perdre parce qu’à l’époque j’étais sollicité dans le monde entier. Il fallait que quelqu’un fasse ce geste  parce qu’il y a tellement de talent et de génie en Algérie.

Vous avez obtenu un bon bilan ?

Oui, le Centre culturel algérien était le plus actif de France.

À votre avis, ce président ne devrait-il pas laisser le pays tranquille et partir à la retraite ?

Si je me suis présenté en 2013 aux élections présidentielles, c’était pour dire à ces gens-là de partir.

Pour terminer, que pensez-vous du phénomène terroriste qui est en train de provoquer des malheurs en Europe et dont l’aspect idéologique n’a pas été traité du tout ?

C’est la grande question. Le terrorisme est-il une faillite sociale ? Oui. Le terrorisme est-il une fausse idéologie ? Oui. Le terrorisme peut-il être vaincu ? Oui. Mais la question qui se pose est : veut-on vraiment le vaincre ? Car il génère des marchés extraordinaires.

Interview réalisée par Mohsen Abdelmoumen

 

Qui est Yasmina Khadra ?

Yasmina Khadra est le pseudonyme de l’écrivain algérien Mohammed Moulessehoul, né en 1955 à Kenadsa, dans la wilaya de Bechar, dans le Sahara algérien. Alors qu’il avait 9 ans, son père, un officier de l’ALN (Armée de Libération Nationale), l’a envoyé à l’école des Cadets de la Révolution à Tlemcen. Il a servi comme officier dans l’ANP (Armée Nationale Populaire) pendant 36 ans. Il avait le grade de commandant et a combattu le terrorisme dans les années 1990 pendant la décennie noire. Il a pris sa retraite en 2000 pour se consacrer à sa vocation : l’écriture.

Il écrivait déjà alors qu’il était militaire et a publié pendant 11 ans sous différents pseudonymes. Son nom de plume Yasmina Khadra provient des deux prénoms de son épouse, le choix de ces prénoms féminins constituant un hommage à son épouse et à la femme algérienne. Après sa retraite de l’armée, il séjourne avec sa famille au Mexique, et en 2001, revient s’installer en France où il réside toujours. C’est à cette époque qu’il révèle son identité masculine en publiant son roman autobiographique « L’écrivain »  et son identité complète dans « L’imposture des mots » en 2002.

En 2008, à la demande du président Abdelaziz Bouteflika, Yasmina Khadra devient directeur du Centre culturel algérien, fonction qu’il quitte en 2014 après avoir évoqué « l’absurdité » et « la fuite en avant suicidaire » concernant le quatrième mandat de Bouteflika. Il s’est présenté comme candidat à la présidence de l’Algérie pour les élections présidentielles de 2014.

En 2013, Yasmina Khadra a fait son entrée dans le dictionnaire Le Petit Robert des noms propres.

Ecrivain prolifique de renommée internationale, ses livres sont traduits dans 42 langues et publiés dans de nombreux pays, certains étant adaptés au cinéma, au théâtre, en bande dessinée, et en chorégraphie. Yasmina Khadra a reçu de nombreux prix littéraires dans divers pays : en Algérie, aux États-Unis, en France, en Allemagne, en Irlande, à Singapour, etc.

Parmi ses nombreux livres, citons : « Morituri » (Baleine, 1997) adapté au cinéma par Okacha Touita en 2004, « L’automne des chimères » (Baleine, 1998), « Les Agneaux du Seigneur » (Julliard, 1998),  « A quoi rêvent les loups » (Julliard, 1999), « L’Écrivain » (Julliard, 2001), « L’Imposture des mots »  (Julliard, 2002),  « Les Hirondelles de Kaboul » (Julliard, 2002) adapté au théâtre en France, en Turquie, au Brésil, en Équateur, « L’Attentat » (Julliard, 2005) adapté au cinéma sous le même titre par Zied Douéri, « Les Sirènes de Bagdad » (Julliard, 2006), « Ce que le jour doit à la nuit » (Julliard, 2008,  et Sedia, Alger, 2008) adapté au cinéma par Alexandre Arcady en 2012,  « Algérie » avec le photographe Reza ( Michel Lafon, 2012) « La Dernière Nuit du Raïs » (Julliard, 2015), « Dieu n’habite pas La Havane » (Julliard, 2016), « Ce que le mirage doit à l’oasis » avec Lassaâd Metoui (Flammarion, 2017), etc.

En 2013, il coécrit un scénario avec Rachid Bouchareb et Olivier Lorelle pour un film réalisé à Hollywood par Rachid Bouchareb : Enemy Way (La Voie de l’ennemi) avec Forest Whitaker, Harvey Keitel.

Published in American Herald Tribune, April 01, 2018: https://ahtribune.com/politics/2202-yasmina-khadra.html

In Palestine Solidarité: http://www.palestine-solidarite.org/analyses.mohsen_abdelmoumen.020418.htm

Publié dans Interviews

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