Dr. Naoufel Brahimi El Mili : « Je pense que la direction pour une nouvelle Algérie est prise »

Publié le par Mohsen Abdelmoumen

Dr. Naoufel Brahimi El Mili. DR.

Dr. Naoufel Brahimi El Mili. DR.

Mohsen Abdelmoumen : Dans votre livre très intéressant « Le printemps arabe : une manipulation ? », vous évoquez le rôle de l’administration US ainsi que du Qatar dans ce soulèvement. Ce livre est l'un des rares à aborder la question du printemps arabe. Ne pensez-vous pas que nous vivons les conséquences du printemps arabe en ce moment avec l'instabilité en Libye et en Irak, et la guerre en Syrie et au Yémen, etc. ?

 

Dr. Naoufel Brahimi El Mili : Le titre de mon livre rejeté par l’éditeur était : « Pas de printemps pour les Arabes ». Autant le cas de la Tunisie était une scénarisation d’une révolte spontanée, autant le cas de la Libye était une guerre planifiée contre Kadhafi. Comme toujours, l’Occident ne sait pas assurer un « service après-vente » de ses interventions intempestives dans le monde arabe, soit directement, soit en mettant des pays comme le Qatar en situation de sous-traitance. Depuis le Printemps arabe, l’Arabie Saoudite et les Emirats arabes unis, se sont érigés en sous-traitants exclusifs des intérêts occidentaux. Ils sont tous d’accord pour exagérer la menace iranienne afin d’accorder une centralité aux monarchies pétrolières. Tout le monde semble oublier que les Iraniens, depuis Alexandre le Grand, n’ont gagné aucune guerre mais ils ont gagné toutes les négociations.  

 

Vous avez écrit un ouvrage très important « France-Algérie : 50 ans d'histoires secrètes » en deux tomes, un livre très riche en informations et très instructif que je conseille vivement à notre lectorat. Comment expliquez-vous les relations occultes et ténébreuses entre la France et l’Algérie, et les mystères et intrigues qui entourent cette relation particulière ?

Sans entrer dans les détails des intérêts souvent communs et parfois conflictuels entre les deux pays, la question mémorielle pèse sur ces relations. D’une part, le pouvoir algérien jusqu’à la chute de Bouteflika n’avait aucune légitimité autre que celle liée de près ou de loin à la révolution. D’autre part, la France avait mis sous le tapis la question de la guerre d’Algérie. Maintenant que le président Emmanuel Macron semble déterminé à traiter cette question, la donne pourrait changer. Je pense que l’Algérie est indépendante de la France mais que celle-ci reste dépendante de notre pays, essentiellement pour des causes électorales. Le poids des électeurs français d’origine algérienne est loin d’être négligeable. 

À votre avis, pourquoi l’Algérie a-t-elle un statut particulier auprès de la France par rapport aux autres anciennes colonies ?

L’Algérie indépendante demeure un sujet franco-français. Le nombre d’appelés, environ 500.000, de français qui avaient effectués leur service militaire durant la guerre de libération, touche toutes les familles de France. Après s’ajoute celui des Pieds-noirs rapatriés. Sans oublier les Harkis dont le traitement par la France reste une tache pour l’Etat.    

La guerre d'Algérie revient systématiquement dans tous les débats sur les chaînes de télévision françaises. Selon vous, les Français sont-ils sortis de leur traumatisme causé par la guerre de Libération nationale ? La guerre du Vietnam a traumatisé des générations d’Américains. À votre avis, la guerre d’Algérie n’est-elle pas le Vietnam de la France ?

La guerre du Vietnam n’était pas une conséquence de la colonisation, plutôt celle de la guerre froide. Aussi, si je prends seulement le cinéma comme critère, les Américains ont exorcisé la guerre du Vietnam. Ce n’est pas le cas du cinéma français qui traitait la révolution du 1er novembre essentiellement sous un angle de documentaire. ​​​​​​​

Votre livre très bien documenté et sourcé « Histoire secrète de la chute de Bouteflika » décrypte les moments historiques de la chute de Bouteflika. Selon vous, le règne de Bouteflika, avec une oligarchie qui décidait, ne portait-il pas les germes de sa fin depuis plusieurs années ?

Le modèle économique de l’oligarchie algérienne ne pouvait pas durer. Il était basé sur l’argent de l’Etat. Au temps de Chadli Bendjedid, pour faire des affaires, il fallait l’appui d’un ministre. Sous Bouteflika, pour devenir ministre, il fallait le soutien d’hommes d’affaires. La dimension démocratique était mise dans un angle mort.

D’après vous, le règne de Bouteflika n’a-t-il pas été une occasion manquée pour l’Algérie de se propulser au rang des pays émergents ? Ce règne n’a-t-il pas été un gâchis monumental pour l’Algérie ?

Bouteflika avait tout pour réussir : envolée des cours pétroliers et bonne pluviométrie. Seulement l’intérêt du pays n’était pas sa première préoccupation. Car, une économie saine aurait entrainé une démocratisation du pays, donc la fin de son règne. Ce qui importait au président déchu c’était son égo qui le poussait vers une présidence à vie, quitte à acheter la paix sociale et à corrompre grand nombre d’acteurs politiques.

Le vide politique dont est responsable le régime de Bouteflika a fait émerger une organisation comme Rachad basée à l’étranger et financée par le Qatar et la Turquie. Où sont passés les partis politiques algériens ? Comment expliquez-vous le vide politique que traverse l’Algérie, un pays qui a instauré le multipartisme en 1989 ?

Curieusement, en Algérie le vide politique se caractérise par un trop plein politique. Des nano-partis comme Taj et d’autres n’avaient aucune fonctionnalité autre que l’entretien de l’illusion démocratique. La question n’est pas de savoir si la Turquie ou un autre pays peut interférer dans les affaires de l’Algérie. Il s’agit de réfléchir sur les faiblesses de notre pays. Un pays faible peut être phagocyté même par le Nicaragua. Cependant je reste optimiste car avec une nouvelle constitution qui instaure un équilibre des pouvoirs et surtout un président élu grâce au Hirak, plus rien ne sera comme avant.  

Quand on voit ce coma politique, d'après vous, l'expérience du multipartisme en Algérie a-t-elle été une réussite ou plutôt un échec ?

A une ou deux exceptions près, le multipartisme en Algérie était la multiplicité des partis uniques. C’est donc un échec. Le défi aujourd’hui est celui d’élections propres qui peuvent fabriquer de véritables députés, maires…

On a vu la régularité dans les rues du mouvement populaire, le Hirak, depuis le 22 février 2019. Ce mouvement populaire ne doit-il pas, d’après vous, recomposer ou participer à la recomposition de la vie politique de l’Algérie de demain ?

Je dis toujours qu’il y a eu deux Hirak. Le premier avait un but précis : pas de cinquième mandat. Alors que le second s’est laissé enfermer dans un dégagisme surréaliste. L’essentiel est d’avoir des objectifs réalisables pour l’intérêt du pays, que ce mouvement s’appelle Hirak ou parti politique, la question n’est pas là. Il faudrait esquisser un projet de société. On verra avec la nouvelle donne qu’incarne le président Tebboune. Je réitère mon optimisme. 

L'actuel président fait face à plusieurs problèmes depuis son arrivée au pouvoir : la crise du Covid-19, une situation économique pour le moins délicate, l'alliance souterraine entre les forces de l’oligarchie et des organisations nébuleuses comme Rachad, etc. D’après vous, sur quelles stratégies peut s’appuyer le président Tebboune pour stabiliser le pays ruiné par 20 ans de règne de Bouteflika et ses gangs ?

Question difficile à laquelle je ne dois pas répondre par des « faut que » et des « y’a qu’à ». Toutefois,je pense que la direction pour une nouvelle Algérie est prise. Je vois le prochain référendum comme une élection de confirmation. Les scandales qui touchent grand nombre de députés doivent faire émerger une nouvelle « race » de législateurs. Un Etat de droit repose sur des lois justes et surtout appliquées rigoureusement.   

À votre avis, la solution en Libye ne doit-elle pas être politique ? L’Algérie n’a-t-elle pas un grand rôle à jouer dans la résolution de la crise libyenne ?

L’Algérie est la clé d’une solution politique en Libye. Sur cette question, la présence du président algérien à la conférence de Berlin en ce début d’année confirme la centralité algérienne. Je rêve d’un mandat onusien accordée à Alger pour négocier une solution durable. La catastrophe libyenne est issue d’une lecture extensive de la résolution 1973 votée par l’ONU. Seul un pays riverain peut avoir un projet viable pour Tripoli. Il n’y en a que deux capables, l’Egypte et l’Algérie. Seulement, Le Caire a une diplomatie trop dépendante des pétromonarchies. Alors que celle d’Alger n’est dictée que par la protection des intérêts régionaux dans la durée.

J’ai évoqué les questions relatives à l’armée algérienne et aux services de renseignement algériens auprès de différents experts en défense et en renseignement de renommée mondiale. Tous étaient unanimes sur l'efficacité de l’armée algérienne et des services de renseignement algériens. Pourquoi, d’après vous, l’armée algérienne est-elle la cible permanente de cercles occultes ? Ne pensez-vous pas que si l’Algérie tient encore debout, c’est grâce à son armée ?

L’armée algérienne est la colonne vertébrale de l’Etat dans un contexte régional plus que houleux. Elle est intimement liée au pouvoir, d’où ces attaques au nom de la démocratie. Bien sûr que tôt ou tard, l’Algérie sera véritablement démocratique. Cela nécessite au préalable une stabilité régionale que seul notre pays, sous certaines conditions (mandat de l’ONU par exemple) peut achever. Seulement, qui en Occident souhaite une Afrique vraiment démocratique ?

Interview réalisée par Mohsen Abdelmoumen

 

Qui est le Dr. Naoufel Brahimi El Mili ?

Naoufel Brahimi El Mili est un intellectuel algérien, Docteur en Sciences politiques de l’IEP de Paris. Chercheur en histoire et spécialiste des relations franco-algériennes, il vit en France depuis 1982. Il est l’auteur de plusieurs livres : Le printemps arabe : une manipulation ?; France-Algérie, cinquante ans d’histoires secrètes Tome 1 Tome 2; Histoire secrète de la chute de Bouteflika.

Published in American Herald Tribune September 08, 2020: https://ahtribune.com/interview/4383-naoufel-brahimi-el-mili.html